«Une histoire d’amour traversée par la tragédie, et dont la fin est infiniment triste»

INTERVIEW Ils étaient mariés depuis cinq ans lorsqu'Ingrid Betancourt a été enlevée par les Farc. Juan Carlos Lecompte s'est alors entièrement dévoué à sa libération. Mais lorsqu'elle est libérée, en 2008, elle l'ignore et demande le divorce quelques mois plus tard. Il raconte sa version de l'histoire dans un ouvrage à paraître jeudi*...

Propos recueillis par Armelle Le Goff

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Son mari, Juan Carlos Lecompte, a lancé samedi et dimanche au-dessus de la forêt colombienne 22.000 photographies des deux enfants de son épouse, en guise de cadeau d'anniversaire.
Son mari, Juan Carlos Lecompte, a lancé samedi et dimanche au-dessus de la forêt colombienne 22.000 photographies des deux enfants de son épouse, en guise de cadeau d'anniversaire. — Johan Valbuena AFP
Est-ce qu'Ingrid Betancourt est au courant de la parution de cet ouvrage?
Je n'en ai aucune idée. Cela fait un an que je ne lui ai pas parlé. Mais je n'ai pas écrit ce livre contre elle. Je l'ai écrit pour moi, pour tourner la page de notre histoire.

Vous dîtes qu'avant de la retrouver, le jour de sa libération en 2008, vous vous attendiez à ne pas la retrouver telle qu’elle était avant son enlèvement, mais vous attendiez-vous à ce qu'elle soit si froide?
Lorsque je lui ai parlé au téléphone avant de la revoir, dans l’avion militaire qui la ramenait à Bogota, elle s’est montrée très froide. Elle m’a parlé comme si je l’avais quittée le matin-même, avec un ton très distant. Si bien que lorsque je l’ai retrouvée, vingt minutes après, et qu’elle est bornée à me tapoter la joue comme un bon chien trop empressé, j’ai tout de suite compris que son attitude à mon égard ne serait pas la même qu’avant son enlèvement. Mais je n’avais pas imaginé qu’elle pourrait m’ignorer à ce point. J’ai longtemps attendu une explication. Elle n’est jamais venue. Elle m’a rayé de sa vie. Je n’y avais plus ma place. Il n’y avait plus que deux pôles qui comptaient pour elle : sa mère et ses enfants. Rien d’autre ne semblait avoir droit de citer.

Finalement, elle a demandé le divorce. Aujourd’hui, est-ce que vous ressentez de la colère ou de la tristesse à son égard?

De la tristesse surtout. Nous vivions une histoire d’amour, qui a été traversée par la tragédie de son enlèvement et de sa captivité pendant six ans, et dont la fin est triste, infiniment triste. Lorsqu’elle a été libérée, ce n’était plus la femme que j’ai connue. Celle que j’ai connue ne m’aurait pas ignoré puis réclamé de l’argent (50.000 dollars) alors qu’elle vivait aux frais de la République française, à Paris. Celle que j’ai connue m’aurait remercié, moi comme beaucoup de gens qui se sont battus pour elle, pour nos efforts durant ces six années, au lieu de nous ignorer comme elle l’a fait. Mais je persiste à penser que cela n’est pas de sa faute. C’est la faute des Farc, qui ont transformé son existence, nos existences.

Qu’est-ce qui, d’après vous, a pu la faire changer? Est-ce que vous pensez qu’elle a eu une liaison?
Peut-être. Mais là encore, je n’en sais rien, puisque je n’ai jamais pu lui parler. Mais, si avoir une histoire avec quelqu’un lui a permis de survivre à cette épreuve, je ne me permettrais pas de la juger. Les conditions de vie des otages des Farc dans la jungle sont tellement difficiles…

Est-ce que vous pensez qu’elle ait pu être abusée, comme certaines rumeurs le disent?
Je ne sais pas.

Etes-vous déjà divorcés?

Non. Car la justice colombienne est très lente. On sera effectivement divorcé dans cinq ou six mois, au mieux.

Etes-vous resté en contact avec ses enfants Mélanie et Lorenzo, dont vous avez été le beau-père?
Non. Pas du tout. Mais je comprends que leur mère ayant choisi de rompre avec moi, ils ne souhaitent pas rester en contact avec moi.

Pensez-vous qu’elle va revenir en politique en Colombie?
Je ne sais pas si elle va le faire, mais je pense que ce serait une bonne chose. Elle s’est beaucoup battue, avant d’être enlevée, contre la corruption, et, moi qui l’ai appuyée dans son combat à l’époque, je persiste à penser que c’est un travail qui reste à faire. Par ailleurs, je crois qu’en tant qu’ancienne otage, elle se doit de porter celle de ceux et celles qui restent détenus par les Farc.

*Ingrid et moi. Une liberté douce-amère. (Ed. Alphée)