Catherine Graciet: «La dérive presque mafieuse de l'épouse Ben Ali»

INTERVIEW Elle est co-auteur, avec Nicolas Beau, du livre «La Régente de Carthage. Main basse sur la Tunisie» (éd. La Découverte)...

Recueilli par Faustine Vincent

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Leila Ben Ali, l'épouse du président tunisien, le 11 octobre 2009 à Tunis
Leila Ben Ali, l'épouse du président tunisien, le 11 octobre 2009 à Tunis — SIPA

Dans quel état d'esprit sont les Tunisiens? Vous évoquez dans votre livre «une mauvaise odeur de fin de règne»...

Ils sont passifs et défaitistes car ils connaissent d'avance le résultat, sans faire quoi que ce soit pour que cela change. Il y a une ambiance de ras-le-bol. Beaucoup n'iront pas voter.

Vous décrivez aussi la mainmise sur le pays de la femme de Ben Ali, Leila Trabelsi, et de son clan. Qui a véritablement le pouvoir en Tunisie aujourd'hui?

C'est la grande question: monsieur ou madame? Ce qui est sûr, c'est que Ben Ali, ex-général et policier, gère tout ce qui est du domaine sécuritaire et diplomatique. Leila Trabelsi est, elle, très puissante dans l'économie.

Leila Trabelsi mène, selon vous, un double jeu, en première ligne pour défendre un féminisme d'Etat, mais discrète sur «les jeux du sérail». Une stratégie payante?

Jusqu'ici, oui. Elle n'a pas d'ambition pour elle-même, mais pour son clan, qu'elle place et renforce depuis son mariage, en 1992. Son frère, Belhassen Trabelsi, est ainsi devenu un des hommes les plus puissants du pays. C'est une dérive presque mafieuse.

Comment est-elle perçue par le peuple?

Le nom des Trabelsi est honni. Leila est surtout détestée par la grande bourgeoisie, qui ne peut plus faire de business comme elle veut, car elle doit bakchicher le clan Trabelsi dès qu'un business dépasse les 15.000 euros.

Comment sont les relations entre la France et la Tunisie aujourd'hui?

Plutôt bonnes. Ben Ali a rendu service à la France en adhérant à l'idée de Nicolas Sarkozy de faire l'Union pour la Méditerranée, et en plaidant pour elle auprès des pays voisins. En retour, Sarkozy a loué en 2008 «la progression de l'espace des libertés» en Tunisie, ce qui est faux : les ONG montrent une régression dans ce domaine.

Quel avenir pour le pays après Ben Ali?

La suite est incertaine. Je ne crois pas que Leila se présentera à la succession. Mais elle peut garder le pouvoir en plaçant un de ses hommes. La suite dépendra aussi des Etats-Unis, influents en Tunisie, et du rôle de l'armée et des services de sécurité, selon qu'ils optent pour la solution familiale ou non.