Les jeunes entre pragmatisme et résignation

À Tunis, Plum Lindberg

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« Bien sûr qu'on est intéressés par le vote. Pour le président, M. Ben Ali. » Sélim*, 25 ans, est épicier dans un quartier populaire de la banlieue de Tunis. Il connaît par coeur la date d'arrivée au pouvoir de Zine El-Abidine Ben Ali : 1987. Les noms des trois autres candidats à l'élection présidentielle, il s'en moque. C'est en tout cas ce qu'il affirme aux journalistes. « C'est Ben Ali, le roi de Tunis. Il a tout fait pour le pays. »

En Tunisie, l'issue du scrutin de dimanche sera sans surprise. Après vingt-deux ans de règne, la réélection du président sortant, que l'on appelle familièrement « Zine-Zine », est attendue avec un score dépassant les 90 %. Pour sa cinquième et sans doute dernière campagne aux accents nord-coréens, Ben Ali, 73 ans, n'a pas lésiné sur les moyens : meetings gigantesques, portraits géants où il pose la main sur le coeur, sans oublier les banderoles violet et rouge qui flottent sur la route principale de Sidi Bou Saïd, qui domine Tunis. « Ensemble, relevons les défis », promet le slogan du RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti au pouvoir.

Mais ce sont surtout les jeunes qui ont été la cible principale de cette campagne 2009, baptisée « le Renouveau ». Les 15-30 ans représentent un tiers de la population, un électorat de choix, frappé par le chômage et l'émigration. Sur le site de campagne de l'autoproclamé « artisan du changement », les témoignages vidéo de jeunes adultes ambitieux, dynamiques ou sportifs se succèdent. Un bateau de croisière, baptisé « Fidèle à Ben Ali », a même fait le tour du pays avec de jeunes handicapés à son bord pour encourager les plus réticents à voter, en exhibant une image de tolérance. En 2008, sacrée « l'année du dialogue avec la jeunesse », forums et débats avaient mené à la signature d'un Pacte de la jeunesse tunisienne. Mais cette vaste opération séduction ne trompe personne. Pour la journaliste Sihem Bensedrine, « depuis les émeutes entre les jeunes et la police en 2000, Ben Ali considère que ses principaux ennemis sont les jeunes. » Selon une consultation nationale en 2008, 72 % des 18-30 ans refusent d'adhérer à un parti. La « génération Ben Ali » cultive l'indifférence à l'égard de la politique. Elle lui préfère le « business ». « Voter, je sais pas. J'ai pas la carte », assure Bilel, 22 ans, derrière son étal de poissons, baissant aussitôt les yeux.

Même son de cloche du côté des jeunes élites d'une école de commerce de Tunis, située à deux pas du palais présidentiel de Carthage. Ici, le pantalon se porte taille basse, les lunettes de soleil Ray Ban sont de rigueur et l'abstention est la règle. « A quoi bon voter ? Ici, nous avons appris à vivre loin de la politique, » glisse Nouria, 21 ans.

Selon une étude d'un bureau de conseil tunisien, plus de la moitié des jeunes se disent avant tout « consuméristes » et « matérialistes ». Comme Hatem, 22 ans : « Je m'engagerai peut-être. Mais pour mon carnet d'adresses et ma carrière uniquement. » W

* Tous les prénoms ont été changés.