La population congolaise prise au piège

RDC Une opération de l'armée, appuyée par l'ONU, met en péril les civils, selon les ONG...

Faustine Vincent

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La jeune femme est de dos, assise au pied d'un arbre. Elle raconte: «J'ai été violée en juillet, alors que j'allais acheter des vêtements pour mon mariage. Des hommes m'ont attrapée et emmenée en brousse. Ils m'ont menacée de mort, frappée et m'ont demandé d'enlever mes vêtements. Je l'ai fait, je n'avais pas le choix. Je suis restée cinq mois avec eux. Quand j'ai pu repartir, j'étais enceinte de cinq mois.» «Qui étaient ces hommes ?», demande l'intervieweur. «Des soldats des FARDC», l'armée congolaise, répond la jeune femme.

Ce type de témoignage, recueilli cet été par Human Rights Watch, est presque devenu banal dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC). Depuis janvier, «7.000 femmes et filles ont été violées, 1.000 civils ont été tués, et plus de 6.000 logements ont été détruits dans les provinces» du Nord et Sud-Kivu (Est), a dénoncé, mardi, une coalition de 84 ONG internationales et congolaises. En outre, «près de 900.000 personnes ont été forcées d'abandonner leurs maisons», portant à 2,2 millions le nombre de déplacés dans le pays en raison des violences.

Comment la situation a-t-elle pu empirer à ce point? Les ONG sont unanimes: l'opération militaire Kimia II, lancée en mai par le gouvernement congolais dans l'est du pays - soutenue par l'ONU et visant à désarmer les rebelles rwandais (FDLR) - est en cause. En chemin, des soldats congolais commettent «viols, pillages, travail forcé et arrestations arbitraires de façon systématique», accusent les organisations. Tandis que «les FDLR, attaqués par l'armée, mènent des représailles massives envers la population civile, un phénomène qui n'existait pas avant», s'alarme Nicolas Vercken, spécialiste de la RDC et membre de l'ONG Oxfam France-Agir ici.

Cette mise en garde intervient alors que se réunissaient, hier et aujourd'hui à Washington, les principaux pays partenaires et bailleurs de fonds de la RDC, dont la France. «On veut qu'ils méditent sur les chiffres et le nombre de victimes, poursuit Nicolas Vercken. On nous avait dit que tout irait mieux, et que les civils seraient mieux sécurisés. Ce n'est pas le cas. L'opération Kimia II est complètement ratée, il est temps de l'arrêter!»

Le 26 août, Alan Doss, le patron de la mission de l'ONU dans le pays (la Monuc, la plus grande mission onusienne déployée au monde), s'était pour sa part félicité du «bilan largement positif» des opérations militaires contre les combattants des FDLR. «On dit que la situation s'améliore, mais ce n'est pas ce qu'on constate sur le terrain, affirme un membre de l'ONG Première Urgence. Certes, il y a eu des progrès politiques, mais les problèmes humanitaires persistent et se multiplient.»

Avancée politique

En tête de ces avancées politiques figure le rapprochement, sous la pression internationale, entre les deux «frères ennemis» Joseph Kabila, président de la RDC, et son homologue rwandais, Paul Kagamé. Formalisé dans un accord signé le 5 décembre 2008, il avait donné naissance à une opération conjointe des armées des deux pays au Nord-Kivu, notamment pour démanteler les FDLR.

Kimia II a été lancée dans la foulée de cette première opération. Et si l'ONU a décidé de lui apporter son soutien logistique et son expertise, c'est «pour des raisons politiques: elle voulait appuyer le rapprochement Rwanda-RDC, analyse Nicolas Vercken. Le problème, c'est que, conformément à ce qu'on craignait, Kimia II ne fonctionne pas, et met la population en péril.» Les ONG internationales et congolaises appellent donc la Monuc à revenir à la mission principale de son mandat: protéger les civils.

La France, qui a nommé en juillet un représentant spécial pour la région des Grands Lacs, envisage d'accueillir «dans les mois à venir» une conférence internationale sur la RDC. Le conflit dans ce pays a déjà fait plus de 5 millions de morts en quinze ans. C'est le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale.