Afghanistan: «La guerre est devenue celle contre l'occupation étrangère»

INTERVIEW Le photoreporter Reza et son fils, dressent le portrait d'un pays ruiné par la guerre...

Faustine Vincent

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S. POUZET / 20 MINUTES

Reza, photoreporter et fondateur de l'ONG Aïna, a été conseiller pour l'ONU en Afghanistan, d'où il revient avec son fils Delazad, 16 ans. Tous deux viennent de publier Chemins parallèles, éd. Hoëbeke.

A quoi ressemble l'Afghanistan aujourd'hui?

Delazad
: Kaboul a beaucoup changé en quelques années, à la différence de la province. C'est devenu une ville fortifiée, avec des barbelés et de hauts murs un peu partout. Les étrangers se sont barricadés.

Reza: Un Afghan, qui regardait un mur de 5 m de haut, bâti pour protéger une ambassade, m'a dit : « Avec ce ciment, on aurait pu construire des milliers de maison, ou des centaines de ponts. » Les militaires ont aussi fait des check-points, provoquant des embouteillages monstrueux. Des mesures de sécurité pourtant inefficaces contre la volonté des terroristes, toujours plus créatifs. Il y a une ambiance de peur, d'être kidnappé ou tué, qui n'existait pas avant.

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On parle beaucoup du retour des talibans. Qu'en est-il?

Reza: Au fond, ce qu'on appelle les talibans était valable il y a quelques années, quand il s'agissait d'un petit groupuscule de combattants. Aujourd'hui, surtout dans le sud du pays, la population entière est devenue anti-coalition, à cause des promesses de reconstruction non tenues, des bavures des forces internationales, et de la corruption du gouvernement. Résultat, le matin, des gens travaillent pour le gouvernement, le soir pour les talibans. La guerre est devenue celle contre l'occupation étrangère. La France a fait une erreur en envoyant des troupes, elle fait désormais partie des « agresseurs ».

Delazad: Avant, les Afghans disaient de la coalition : « Ils nous ont aidés. » Maintenant, ils disent : « Ce sont des gens sans foi ni loi. Ils marchent avec leurs chaussures dans nos mosquées et tuent nos enfants. » Les Américains sont les plus critiqués, mais les Français n'y échappent pas non plus.

Vous avez suivi la campagne d'Abdullah Abdullah, le rival d'Hamid Karzai. Qu'en avez-vous retenu?

Delazad: Ce qui m'a surpris et touché, c'est sa relation avec la population. Je n'avais jamais vu un tel engouement pour quelqu'un. On m'a parlé de la campagne d'Obama, ça doit être un peu pareil. Donc je suis vert quand je vois les fraudes massives à la présidentielle, parce que cet enthousiasme s'envole d'un seul coup.

Reza: Abdullah incarne pour moi l'esprit de résistance. C'était un ami du commandant Massoud [comme Reza]. Il représente tous ceux qui se sont battus contre les Russes, Al-Qaida, le Pakistan et l'Iran. Alors que Karzai n'a presque jamais vécu en Afghanistan. C'est l'homme des Etats-Unis. Et, en sept ans, il a fait du pays un gouffre sécuritaire, un narco-Etat où la corruption a fait de son frère et de ses neveux des milliardaires. Aujourd'hui, avec les fraudes, les Afghans sont désespérés. Ils m'ont dit : « Tu vois, même notre vote, on nous l'a volé. Les Occidentaux ont emporté notre dernier espoir. »

Vous connaissez Abdullah depuis longtemps. Comment a-t-il réagi?

Reza: Il m'a dit: «J'ai eu une offre de Karzai pour participer au gouvernement, et les Occidentaux sont d'accord. Mais je ne vais pas accepter parce que je défends la volonté de ce peuple pour lequel je me suis battu pendant trente ans.» Les forces étrangères ont mis 230 millions de dollars pour faire ces élections. C'est un gâchis énorme.

Comment la jeunesse afghane vit-elle tout cela?

Delazad: Les jeunes n'ont connu que la guerre. Ils sont fascinés par l'Europe et la culture américaine. Ils rêvent de Hollywood et du parfum français, dont ils ont entendu parler. Mais j'ai l'impression qu'ils ont laissé tomber l'idée de connaître cela un jour.