« Nos voisins ne nous disent plus bonjour »

De notre Correspondante à Urumqi (Chine), Raphaël Fournes

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Des centaines de Hans ont manifesté contre le gouvernement local à Urumqi, le 3 septembre.
Des centaines de Hans ont manifesté contre le gouvernement local à Urumqi, le 3 septembre. — STR / AFP

Rien à faire : depuis qu'elle est affectée à l'entrée du magasin, Sofia ne parvient plus à regarder les clientes dans les yeux. Cette jeune Ouïgoure travaille à l'hypermarché du Grand Bazar, le coeur historique d'Urumqi, la capitale de la province chinoise du Xinjiang. Début juillet, la ville a été le théâtre de violentes émeutes interethniques entre les Hans (majoritaires en Chine mais minoritaires dans la région) et les Ouïgours (musulmans), faisant au moins 200 morts et 1 600 blessés. Deux mois plus tard, la tension reste vive. Pour éviter de nouvelles violences, Sofia est passée du travail de conseillère au rayon cosmétiques à celui de physionomiste. Objectif : contrôler les entrées de femmes de son ethnie, en particulier celles dont le large hidjab pourrait cacher un « objet contondant », d'après la police locale. Sur le toit d'en face, des paramilitaires filment les va-et-vient afin de prévenir tout débordement. Chaque soir, l'hypermarché se transforme en poste de commandement pour les 10 000 soldats toujours déployés dans Urumqi. Et, passé 21 h, plus personne ne s'aventure dans les rues : le couvre-feu a été rétabli le 3 septembre après la manifestation de centaines de Hans pour protester contre l'incapacité du gouvernement local à rétablir la sécurité.

Bien qu'elles redoutent de nouvelles violences, les autorités chinoises s'efforcent de faire illusion à l'approche du 60e anniversaire de la Chine communiste, le 1er octobre. Des banderoles rouges de propagande fleurissent un peu partout. « Elles parlent de l'harmonie entre Hans et Ouïgours », explique Hassan, le père de Sofia. Lors du dîner familial, le soir venu, les regards se figent sur les assiettes à l'évocation des émeutes. « Ici, il y a des ouvriers hans et ouïgours. La cohabitation ne pose aucun problème », assure Hassan. « Alors pourquoi nos voisins de palier [Hans] ne nous disent même plus bonjour ? », rétorque Sofia.

Face à la possibilité de nouvelles violences, la famille se dit un peu perdue. « On ne sait plus. Les rumeurs les plus folles circulent à Urumqi et les milliers de soldats postés à chaque coin de rue ne suffisent plus à rassurer les habitants », confie le fiancé de Sofia. De fait, les mystérieuses attaques à la seringue, attribuées aux séparatistes musulmans et survenues au début du mois, ont semé la psychose. « J'ai entendu que des Ouïgours toxicomanes en laissaient sur les sièges d'un bus. Depuis, les Hans les désertent », poursuit le jeune homme. Les rumeurs se multiplient d'autant plus que les informations claires manquent. Internet et la télévision sont coupés et les kiosques à journaux ne sont toujours pas alimentés. Seule persiste une feuille de chou locale qui vante une harmonie retrouvée entre les ethnies. W