Guerre en Ukraine : « La Russie est isolée de l’Europe et des Occidentaux mais pas du reste du monde »

SEUL (OU PAS) Les sanctions ont partiellement isolé la Russie

Diane Regny
Le président russe Vladimir Poutine arrive pour assister au défilé militaire du Jour de la victoire sur la place Rouge, à Moscou, le 9 mai 2022.
Le président russe Vladimir Poutine arrive pour assister au défilé militaire du Jour de la victoire sur la place Rouge, à Moscou, le 9 mai 2022. — Kirill KUDRYAVTSEV / AFP
  • Isoler la Russie est « impossible » malgré la « fièvre de sanctions » des Occidentaux, a déclaré, mercredi à Vladivostok, Vladimir Poutine lors d’un forum économique d’une importance stratégique pour la Russie.
  • Le gouvernement russe multiplie les déclarations de ce type depuis le début de l’invasion en Ukraine, le 24 février dernier. Voire même depuis 2014, sachant que ce discours permet au Kremlin de « rassurer les Russes » mais aussi les milieux financiers, ébranlés par les sanctions.
  • 20 Minutes revient pour vous sur l’isolement supposé de Moscou grâce à l’éclairage des chercheuses spécialistes de la Russie, Carole Grimaud et Taline Ter Minassian.

« Peu importe combien certains voudraient isoler la Russie, il est impossible de le faire », a lancé Vladimir Poutine ce mercredi, lors d’un forum économique tourné vers l’Asie à Vladivostok (Extrême-Orient russe). Le président russe, qui est en guerre avec l’Ukraine, estime que le Covid-19 a été remplacé par « la fièvre de sanctions de l’Occident » qui « menace le monde entier ». Est-il vraiment impossible d’isoler Moscou, comme le martèle le chef du Kremlin ? Les Occidentaux refusent-ils de « voir les faits », comme le prétend le chef d’Etat russe ? 20 Minutes fait le point.

Peut-on dire que la Russie est isolée ?

« La Russie est isolée de l’Europe et des Occidentaux mais pas du reste du monde », résume Carole Grimaud, analyste géopolitique et spécialiste de la Russie. « On peut isoler la Russie de l’Europe. On le fait sur le plan énergétique, le plan bancaire et même sur la mobilité avec les discussions sur les visas octroyés aux Russes. Cependant, elle continue ses partenariats avec de nombreux pays », explique la chercheuse. Car il est difficile d’isoler géographiquement le plus grand pays du monde.

« Même si on essayait d’isoler la Russie sur son flanc occidental, elle ne le serait pas sur son flanc oriental ou même septentrional [au Nord] puisque la fonte des glaces permet des passages aujourd’hui », abonde Taline Ter Minassian, spécialiste de l’histoire contemporaine de la Russie et autrice d’une biographie sur Gorbatchev sortie aux presses universitaires de France. Avec 14 frontières partagées avec d’autres nations, Moscou peut changer de partenaires plus aisément que le Lesotho.

Parmi les pays qui refusent de s’aligner derrière Washington certains, comme la Biélorussie, étaient alliés avec la Russie bien avant le début de l’invasion, d’autres entretiennent eux-mêmes des relations tendues avec les Etats-Unis, comme Pékin, et les derniers « réfléchissent à leurs intérêts et constatent qu’ils ont plus à perdre en suivant la ligne occidentale », décrypte Carole Grimaud. C’est le cas de certains pays d’Afrique, ce dont Moscou est conscient puisque le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov s’est lancé dans une opération séduction sur le continent cet été. D’ailleurs, « l’Union africaine milite pour la levée des sanctions », note Taline Ter Minassian. Toutefois, c’est surtout sa relation avec l’Asie que le Kremlin entretient jalousement et tente de consolider à la faveur de la guerre.

Vers qui la Russie se tourne-t-elle ?

Isolée de l’Occident, qui enchaîne les sanctions à son encontre et plombe son économie, la Russie est toutefois parvenue à établir et consolider des relations bilatérales. « La Russie entretient des relations avec une grande partie de l’Asie, dont la Chine et l’Inde », explique Taline Ter Minassian. Et cette orientation est antérieure à l’invasion de l’Ukraine. « Il y a depuis une dizaine d’années, depuis 2014 notamment avec l’annexion de la Crimée, une certaine volonté de se tourner vers l’Est, vers la Chine et vers les pays d’Asie », explique Carole Grimaud. Depuis l’invasion nocturne de l’Ukraine, lancée par le Kremlin, le gouvernement russe a redoublé d’effort pour consolider ses relations orientales.

Moscou est aussi très actif au sein de la coopération de Shanghai (OCS). Car la Russie ne consolide pas uniquement ses intérêts économiques avec l’Orient mais aussi sécuritaires. La semaine dernière, le pays a organisé des exercices militaires de grande envergure, baptisés Vostok-2022 (Orient-2022), dans l’Extrême-Orient russe. L’Inde et la Chine y ont participé.

Pourquoi la Russie tient-elle tant à affirmer qu’elle n’est pas isolée ?

Dès 2014, Vladimir Poutine le martelait : personne ne parviendra à « intimider ou à isoler la Russie ». Depuis l’invasion russe en Ukraine, le dirigeant n’a cessé de le répéter. Ce discours permet au Kremlin de « rassurer les Russes » mais aussi les milieux financiers, ébranlés par les sanctions, note Carole Grimaud. C’est aussi une manière pour Moscou de prétendre que se couper de l’Ouest n’a que peu de conséquences.

« Le but de la Russie est certainement de compenser les pertes de l’Ouest avec l’Asie ou les autres pays du monde, mais les technologies sont essentiellement produites en Europe et aux Etats-unis », rappelle Carole Grimaud. A cause des sanctions, les compagnies aériennes russes sont obligées de démonter des avions de ligne pour récupérer des pièces détachées et permettre à d’autres appareils, construits à l’étranger, de continuer à voler.

Ce discours permet à la Russie d’oublier - ou de faire oublier - que « se couper de sa partie européenne l’ampute d’une part de son identité », note Carole Grimaud. « L’emblème du pays, c’est l’aigle bicéphale. C’est le propre de la Russie d’être à cheval entre sa partie européenne et sa partie asiatique. La première est la plus développée, la plus peuplée, la plus riche. Et si un Sibérien voit la rupture avec l’Europe avec distance, pour un Moscovite, c’est une véritable fracture », souligne la fondatrice du think tank Center for Russia and Eastern Europe Research (Creer) de Genève. Une fracture que les mots de Vladimir Poutine auront du mal à faire oublier.