Royaume-Uni : Liz Truss nouvelle Première ministre, « good news » ou « big problem » pour la France ?

NOS CHERS VOISINS Fini l’ère Boris Johnson comme Premier ministre, place à Liz Truss du côté de Downing Street. Un gros changement du côté de Paris, ou rien de nouveau sous la grisaille londonienne ?

Jean-Loup Delmas
— 
Liz Truss , friend or not pour la France ?
Liz Truss , friend or not pour la France ? — Daniel LEAL / AFP
  • Liz Truss a été nommée nouvelle Première ministre du Royaume-Uni ce lundi.
  • Elle succède à Boris Johnson, pas franchement le meilleur pour apaiser les relations franco-britanniques ou être aimable avec les Vingt-Sept.
  • La nouvelle cheffe d’Etat poursuivra-t-elle cette ligne offensive, ou sa nomination est-elle la promesse d’une accalmie ?

I love you, moi non plus. Les relations franco-britanniques sont, on le sait, du genre tumultueuses : ennemis millénaires, alliés des guerres mondiales, rival historique au rugby, au football et dans à peu près tous les sports, ils détestent notre rock mais aiment nos vêtements, on rit de leur cuisine mais on savoure leurs bières. Et dans cette drôle d’entente, chaque nouveau chef d’Etat est regardé d’un œil suspicieux de l’autre côté de la Manche : il/elle arrive, good news or bad news ?

Alors imaginez plutôt quand la nouvelle Première ministre britannique, Liz Truss, intronisée ce lundi, a sorti il n’y a pas deux semaines qu’elle ne savait pas si Emmanuel Macron était un « ami » ou un « ennemi ». Mauvaise ambiance à venir ?

Pragmatisme so britannique

Attention à ne pas préfigurer toute la future politique extérieure britannique sur la base de cette seule déclaration, certes très offensive : « Il s’agissait d’une question dans un débat interne du Parti conservateur, où le but était de rallier le plus des 160.000 membres électeurs », recontextualise Agnès Alexandre-Collier, professeure à l’université de Bourgogne, coautrice de Les partis politiques en Grande-Bretagne (Collection U, 2013) et spécialiste de la vie politique britannique. Un échantillon très politisé et radicalisé de la population, donc, « qui invitait à la surenchère du discours. Un peu de french bashing en campagne, ça ne fait jamais de mal et ça fait plaisir aux électeurs. » Maintenant que Liz Truss siège à Downing Street, son discours « va devenir national et moins dans la seule idéologie du parti ».

Même constat chez Philippe Chassaigne, professeur en histoire contemporaine et spécialiste de la Grande-Bretagne : « Le parti conservateur ne représente en aucun cas l’opinion britannique. La Première ministre va forcément adoucir ses positions. » Liz Truss est connue pour son pragmatisme politique : elle avait voté contre le Brexit en 2016, avant de devenir l’une de ses plus ferventes partisanes afin de s’accorder à la ligne politique de Boris Johnson.

Le rêve envolé de la « Global Britain »

« Une fois en place, la realpolitik et les faits vous rattrapent », résume Agnès Alexandre-Collier. D’autant que la realpolitik est plutôt gratinée en ce moment de l’autre côté de la Manche, avec une inflation dépassant les 10 % sur un an, une crise de l’énergie, des grèves massives, une pénurie de travailleurs et un Brexit un poil plus poussif que prévu. Le Royaume-Uni n’a donc vraiment pas de quoi bomber le torse, et vu que du côté de la France, le temps n’est pas au beau fixe non plus, « avoir un minimum de bonne relation, diplomatique et économique, est indispensable », annonce la professeure, les Vingt-sept restants le premier partenaire économique de la Grande-Bretagne.

BoJo avait bien tenté de s’émanciper en cherchant à ressusciter la « Global Britain », vaste concept souhaitant maximiser les accords commerciaux avec les anciennes colonies de l’Empire britannique. Mais là aussi, le principe de réalité a frappé : « C’est plus de l’ordre du fantasme. Exemple avec l’Inde. Les Indiens possèdent certes un héritage culturel en partie britannique et s’expriment bien en anglais. Mais le pays n’a aucune affinité économique avec le Royaume-Uni. New Delhi est plus portée vers le marché asiatique, et c’est tout à fait normal », pointe Philippe Chassaigne.

Populisme si tentant

Il en va de même pour Washington, qui n’a pas épargné Londres, comme nous le liste le professeur d’Histoire. En 2016, suite au Brexit, Barack Obama affirmait que le Royaume-Uni se trouvait tout en bas de la liste des pays susceptibles d’obtenir un accord de libre-échange avec les Etats-Unis. Puis Donald Trump a multiplié ses habituelles volte-face avec l’allié historique. Et aujourd’hui, les origines irlandaises de Joe Biden « ne plaident pas en faveur d’un bon accord avec Londres, au vu de l’épineux dossier de la frontière nord-irlandaise », finit Philippe Chassaigne.

De quoi convaincre Londres de se tourner davantage vers Paris et Berlin ? Pas si vite. La crise qui couve outre-Manche pourrait au contraire être l’occasion parfaite de taper encore plus sur l’Europe, « histoire de faire diversion », estime Elvire Fabry, chercheuse et spécialiste du Brexi à l’Institut Jacques Delors. Liz Truss a été ministre des Affaires Etrangères sous BoJo, et elle ne s’est pas montrée très commode, rappelle la chercheuse : « Durant la crise de la pêche dans les eaux franco-britanniques, elle a menacé d’envoyer la Royal Navy. Durant toute sa campagne, elle a poussé pour une nouvelle réglementation de l’accord nord-irlandais », soit le point de désaccord le plus chaud avec Bruxelles.

L’héritage Johnson reste bien ancré : « L’identité britannique se construit de plus en plus en opposition avec l’identité européenne, et le populisme antieuropéen et antifrançais devrait fonctionner encore longtemps », poursuit Gilles Leydier, professeur et spécialiste de la Grande Bretagne à l’Université du Sud Toulon-Var. Reste que la politique, a fortiori britannique, est surprenante, conclut-il : « Liz Truss se révélera vraiment une fois au pouvoir, en bien ou en mal. On la compare souvent à Margaret Thatcher, mais quand cette dernière est arrivée en poste, personne ne savait qu’elle marquerait autant les esprits. » Que sera, sera, Whatever Will Be, Will Be.