Royaume-Uni : Les grands chantiers de Liz Truss, fraîchement élue Première ministre

RECAP' Avec une inflation à deux chiffres et une économie au bord de la récession, la crise du coût de la vie au Royaume-Uni s'impose comme la priorité de Liz Truss à Downing Street

20 Minutes avec AFP
— 
Liz Truss, photographiée le 5 septembre 2022 à Londres.
Liz Truss, photographiée le 5 septembre 2022 à Londres. — Frank Augstein/AP/SIPA

Inflation record nourrie par la flambée du coût de l’énergie, grèves qui s’étendent, contexte de la guerre en Ukraine : Liz Truss fait face à des défis colossaux pour son entrée à Downing Street. Portée au pouvoir par les adhérents du parti conservateur après une campagne très à droite, elle hérite en outre d’un parti divisé après douze ans au pouvoir. Et le temps lui est compté jusqu’aux prochaines législatives prévues au plus tard en janvier 2025. Tous les sondages montrent à ce stade que l’opposition travailliste l’emporterait largement. 20 Minutes fait le point sur les principaux dossiers qui l’attendent.

Coût de la vie, le dossier brûlant

Avec une inflation de 10,1 % l’an, au plus haut depuis quarante ans, qui pourrait selon Goldman Sachs flamber à 22 % si les prix du gaz restent aussi élevés, le pouvoir d’achat s’annonce comme le dossier brûlant de celle qui va succéder à Boris Johnson à Downing Street. La facture pour un foyer moyen va augmenter de 80 % à partir d’octobre, à 3.549 livres, et devrait encore largement monter d’ici au printemps, et plusieurs études avertissent d’une « catastrophe humanitaire majeure » si les Britanniques ne peuvent se chauffer convenablement cet hiver.

Liz Truss, ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Boris Johnson, a prôné pendant toute la campagne des baisses d’impôts plutôt que des aides directes, qu’elle a régulièrement qualifiées de « pansements ». Face à la colère populaire, sans oublier les critiques d’économistes qui estiment que les baisses d’impôts n’auront aucun impact sur les ménages à bas revenus, elle promet désormais des aides immédiates. Plusieurs médias avancent qu’elle pourrait aller jusqu’à un gel des tarifs de l’énergie, comme le suggérait l’opposition travailliste.


Elle n’est pas revenue cependant sur les allègements d’impôts promis : elle compte notamment revenir sur les augmentations adoptées des cotisations sociales, sur celle de la taxe sur les entreprises, et veut aussi suspendre les taxes sur l’essence destinées à financer la transition énergétique.

« Hiver de l’enfer », le challenge de la nouvelle Dame de fer

Après l’été du mécontentement, « préparez-vous à l’hiver de l’enfer » titrait récemment le quotidien Evening Standard. Dans un pays menacé de récession, les grèves pour obtenir des revalorisations salariales, face à un pouvoir d’achat qui dégringole, ont notamment touché ces derniers mois les trains, le métro, les dockers, les éboueurs, et même les avocats commis d’office. D’autres sont prévues en septembre, nourrissant parfois la comparaison avec l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979, une Dame de fer avec laquelle Liz Truss soigne la ressemblance.

Liz Truss n’était pas la favorite des députés conservateurs qui lui auraient préféré son rival, l’ancien ministre des Finances Rishi Sunak, jugé plus compétent pour gérer la crise. « La grande question est de savoir si elle va réussir à convaincre ces députés du besoin d’aider les gens (…), et si les députés conservateurs vont lui accorder une lune de miel », explique Anand Menon, expert en politique de King’s College à Londres.

Energie, la technique du « fracking »

Si Liz Truss dit vouloir maintenir l’engagement du Royaume-Uni vers la neutralité carbone pour 2050, elle estime qu’il pourrait y avoir « une meilleure manière d’atteindre » cet objectif qui ne « nuirait pas aux gens et aux entreprises ». La nouvelle dirigeante britannique entend multiplier les investissements dans l’énergie, et se dit en faveur de la technologie controversée de la fracturation hydraulique, le « fracking », permettant d’extraire pétrole et gaz de schiste, là où la population locale est d’accord.

La ministre veut « dégager plus d’énergie, par exemple dans la mer du Nord », et a été critiquée par les ONG environnementales en laissant entendre qu’elle donnerait plus de permis de forage. Côté nucléaire, elle devrait soutenir la stratégie du gouvernement Johnson, qui a donné son feu vert au financement du projet de centrale Sizewell C, porté par EDF, et veut multiplier les petits réacteurs.

Brexit ou l’épineux protocole nord-irlandais

Liz Truss, ex- «remainer» reconvertie en ardente « pro-Brexit », est l’architecte de la loi sur le protocole nord-irlandais censée passer outre l’accord signé par Londres avec l’UE, et l’un des principaux points de tension avec Bruxelles. Elle a promis de revenir sur toutes les lois héritées de l’UE afin de « turbocharger la croissance » britannique.

En revanche, elle est pour l’instant silencieuse sur d’éventuelles solutions pour remédier au manque de travailleurs au Royaume-Uni, où les Européens représentaient avant le Brexit de gros contingents d’employés.

Régulation financière, le séisme à la City

Liz Truss envisage une fusion des régulateurs de la City : le gendarme des marchés (FCA), l’autorité de régulation prudentielle (PRA) qui réglemente les banques et dépend de la banque centrale, et le régulateur des systèmes de paiements (PSR).

Critiquant l’action de la Banque d’Angleterre face à l’inflation, la troisième femme à accéder à Downing Street a également proposé de revoir le statut de la Banque d’Angleterre, dont l’indépendance date de 1997. Son gouverneur Andrew Bailey a prudemment rappelé que la crédibilité financière du Royaume-Uni dépend de l’indépendance de son institut monétaire.

Attitude de Boris Johnson, la grande inconnue

Succéder à Boris Johnson qui reste très populaire chez certains conservateurs regrettant sa démission forcée en juillet, ne sera pas non plus facile. Il est toujours député, et n’a rien dit de ses projets. Bojo « était une présence perturbatrice à la Chambre (des députés), lorsque David Cameron et Theresa May étaient Premiers ministres », rappelle Pippa Catterall, professeure de sciences politiques à l’université de Westminster.

Boris Johnson a appelé dimanche les conservateurs à se rassembler et à la soutenir « de tout leur coeur », alors que 52 % des Britanniques estiment qu’elle sera une piètre voire très mauvaise Première ministre, selon un récent sondage YouGov. Perçue comme raide, elle n’a ni le charisme ni les talents d’orateur de Boris Johnson. Elle n’a pas non plus les très bonnes connexions qu’il pouvait avoir avec la presse, souligne Pippa Catterall, qui elle aussi pense que « la lune de miel pourrait être de courte durée ». Liz Truss, qui est donc attendue au tournant, affrontera mercredi sa première session de questions hebdomadaires à la Chambre.