JNIM, Etat islamique, Wagner, armée régulière... Au Sahel, qui se bat contre qui ?

RECAP' Poussée au départ du Mali, l’armée française n’a pas fini de se battre contre les deux principaux groupes djihadistes qui sévissent au Sahel

Cécile De Sèze
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Des soldats maliens sont acclamés par la population alors qu'ils entrent dans un camp militaire à Kati, au Mali, vendredi 22 juillet 2022.
Des soldats maliens sont acclamés par la population alors qu'ils entrent dans un camp militaire à Kati, au Mali, vendredi 22 juillet 2022. — Moustapha Diallo/AP/SIPA
  • Après neuf ans d’engagement au Mali, le dernier détachement français a quitté le pays pour rejoindre le Niger lundi 15 août, mettant fin à l’opération Barkhane.
  • Mais la lutte contre les groupes djihadistes est loin d’être terminée, alors que l’Etat islamique au grand Sahara et la branche d’Aqmi au Mali sont particulièrement actives dans la région.
  • Le spécialiste des mouvements djihadistes et auteur de L’Etat islamique, le fait accompli (Plon), Wassim Nasr, fait l’état des lieux de qui se bat contre qui.

L’engagement français au Mali a pris fin après neuf ans d’efforts. Lundi, les derniers soldats engagés dans la force Barkhane se sont retirés du pays et ont traversé la frontière avec le Niger. Car la lutte anti-djihadiste, elle, est loin d’être terminée et la France veut « continuer le combat contre le terrorisme au Sahel », précise Etat-Major des Armées dans son communiqué.

Si la junte de Bamako a poussé Paris vers la sortie, d’autres pays ont toujours besoin de soutien pour lutter contre les groupes présents sur place, qui sèment la terreur. Parmi eux, le Burkina Faso et le Niger, tandis que le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Togo risquent également de faire face à la menace, principalement menée par deux groupes tristement célèbres : la branche sahélienne d’Al-Qaida et la branche sahélienne de l’Etat islamique (EI). « Ce sont les deux groupes prédominants, même s’il y a des petits groupes qui leur appartiennent », précise à 20 Minutes Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur de l’Etat islamique, le fait accompli (Plon).

Al-Qaida contre l’Etat islamique

Les deux groupes djihadistes sont implantés depuis des années en Afrique subsaharienne. Aqmi y sévit sous la bannière du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), la branche officielle d’Al-Qaida au Mali. Et Daesh (l’acronyme de l’EI en arabe), combat sous le nom du EIGS (l’Etat islamique au grand Sahara). Des combats opposent régulièrement les deux groupes, sur les zones frontalières, au Niger, Burkina Faso et Mali. L'Association malienne pour la survie du Sahel (AMSS) rapporte ainsi des « combats meurtriers » entre les deux groupes qui ont eu lieu en février dernier dans le cercle d’Ansongo qui se trouve au carrefour des deux pays voisins du Mali à savoir le Niger et le Burkina Faso. « Les combattants du JNIM après les combats contre ceux de l’EIGS ont accusé les populations locales d’être collaboratrices de l’EIGS et d’avoir fourni des combattants à ce groupe. En représailles ils ont procédé à des assassinats ciblés contre certains responsables communautaires (environ 60 personnes) », raconte le rapport.

Et le groupe qui domine le plus de territoires, c’est le JNIM, notamment après avoir passé des accords locaux dans plusieurs localités. « Il est plus imbriqué dans la population et fait de la politique, il séduit les habitants, obligés parfois de choisir entre lui et l’EI », selon Wassim Nasr. Mais ces derniers jours, justement, la branche de l’EI a élargi son rayon d’action au Mali jusqu’aux portes de la ville de Ménaka, base quittée en juin dernier par l’armée française. Des factions touaregs ont bien tenté de repousser l’EIGS, mais n’y sont pas parvenues. « Ils ont même dû passer des accords tacites avec le JNIM, ce sont eux qui tiennent le front pour tenir la commune de Telataï au Mali », explique Wassim Nasr. Et aujourd’hui, « l’EI n’a pas plus d’emprise mais une plus grande liberté d’action depuis la levée de la pression militaire française », poursuit-il.

En ce qui concerne la frontière avec le Niger, mais aussi dans le nord est du Burkina Faso, s’il y a des zones acquises par le JNIM, pour l’EI Sahel les combattants sont davantage itinérants, même si leurs familles sont installées dans certaines localités ou campements.

L’armée malienne soutenue par Wagner contre les groupes djihadistes

Les forces armées maliennes, appelées les FAMa, tentent tant bien que mal de combattre, mais les résultats ne sont pas là. « Même avec la France elle n’y arrivait pas, donc là elle y parvient encore moins, même aidée par Wagner, car ce sont des mercenaires pas professionnels et sans équipements et moyens de professionnels », rapporte Wassim Nasr. Wagner, ce sont ces mercenaires russes également déployés Syrie ou plus récemment dans l'Est de l'Ukraine.

Les résultats obtenus sont proches de zéro, voire pire. La stratégie employée vient gonfler les rangs des groupes djihadistes, comme cela s’est passé avec le massacre de plus de 300 personnes à Moura en mars. Si des djihadistes étaient effectivement présents dans la ville, ces 300 personnes ne sont pas 300 combattants. Human Rights Watch décrit un massacre perpétré sur plusieurs jours entre le 27 et le 31 mars et « le pire épisode d’atrocités » commises depuis le déchaînement des violences au Mali en 2012. De plus, il a servi la propagande djihadiste puisqu'« on a vu un pic de recrutement » après la tuerie, assure Wassim Nasr.

L’armée française en soutien au Burkina et au Niger

De l’autre côté des frontières, l’armée française est toujours présente mais de manière plus discrète qu’elle ne l’a été au Mali pendant près d’une décennie. Au Niger par exemple, « elle ne brandit pas le drapeau tricolore, contrairement au Mali », souligne Wassim Nasr. Elle est bien présente, mais n’en fait pas particulièrement état. D’ailleurs, cette collaboration avec Niamey, se passe plutôt bien et est « assez efficace », précise le spécialiste, avec « un bon niveau de confiance mutuelle ».

Au Burkina Faso, la relation est un petit peu moins fluide, notamment depuis la prise de pouvoir de la junte militaire en début d’année. « Si la junte continue de vouloir travailler avec la France, les résultats sont moindres », note Wassim Nasr, notamment par une moins bonne coopération comme des appels à l’aide qui arrivent souvent trop tard, ou encore une attente irréaliste par rapport à l’aide française, mais aussi la réticence de certains militaires de travailler avec l’armée française.

Le Bénin, le Togo et la Côte d’Ivoire se préparent

La lutte contre ces groupes djihadistes va-t-elle désormais s’étendre à d’autres pays de l’Afrique subsaharienne ? Le Bénin, le Togo ou encore la Côte d’Ivoire ne sont pas à l’abri de voir une poussée de l’activité du JNIM dans leurs territoires. Selon Wassim Nasr, « le groupe a en effet recruté dans ces pays, formé des cadres au Mali et les a renvoyés chez eux ». Le spécialiste y voit donc une potentielle menace interne, une manœuvre d’ancrage local et de séduction de la population. Et le groupe « a un potentiel d’implantation important au nord du Togo et au nord du Bénin », précise-t-il. Le nord du Bénin a d’ailleurs été le théâtre d’une vingtaine d’attaques ciblant ses forces de sécurité depuis fin 2021. La semaine dernière, une vidéo de deux djihadistes parlant le bariba, langue du nord du Bénin, incitant les populations à les rejoindre et les menaçant en cas de collaboration avec l’Etat, a largement circulé sur les réseaux sociaux.

Contre cette technique de conquête des populations, les pays côtiers ont commencé à agir. Des mesures de prévention de l’extrémisme ont été mises en place dès 2019. Au Bénin, le gouvernement a lancé des projets de développement dans ces régions délaissées par l’Etat : commissariats, écoles et hôpitaux y ont été construits. Idem en Côte d’Ivoire, où plusieurs millions d’euros ont été investis.

Mais pour le Policy Center for the New South, la militarisation aux frontières doit être abandonnée. Elle accentue, d’après ce « think tank », les souffrances de populations déjà très pauvres et dépendantes du commerce transfrontalier pour survivre. « Sans un changement drastique d’approche, le Bénin et les autres pays verront leurs citoyens prendre les mêmes décisions que leurs voisins sahéliens : ils collaboreront avec les extrémistes pour pouvoir rester vivants ».