Guerre en Ukraine : La ville de Boutcha enterre une cinquantaine de morts inconnus

CONFLIT Plus de quatre mois après les atrocités commises dans la ville de Boutcha, lors de son occupation par les forces russes, les corps qui n’ont pas été réclamés sont enterrés par les autorités locales

20 Minutes avec AFP
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Plus de quatre mois après les atrocités commises à Boutcha, les autorités enterrent les morts que personne n'a réclamés.
Plus de quatre mois après les atrocités commises à Boutcha, les autorités enterrent les morts que personne n'a réclamés. — Efrem Lukatsky/AP

Dans la dernière allée du cimetière de Boutcha, 11 tombes fraîchement creusées accueillent onze inconnus morts pendant l’occupation russe. Située près de Kiev, la ville ukrainienne a subi des atrocités commises, en mars dernier. Les corps n’ayant pas été réclamés sont enterrés par les autorités locales.

Quasiment tous, parmi ces neuf hommes et deux femmes, avaient été enterrés par des habitants dans des fosses communes quand la brutalité des combats ne permettait pas de faire autrement. Un autre corps a été retrouvé plus tard, après le retrait des troupes russes de la région.

Une cinquantaine de personnes non identifiées

Plus de quatre mois après la découverte par des journalistes de l’AFP, le 2 avril, de 20 corps de civils abattus, premières indications des atrocités commises pendant l’occupation de cette banlieue du nord-ouest de Kiev, les autorités locales ont commencé l’enterrement des morts que personne n’a réclamés. Mardi, quatorze premiers corps ont été mis en terre, suivis de onze autres jeudi.

Ce n’est qu’un début : trois cérémonies supplémentaires sont prévues, confie à l’AFP Mykhaïlyna Skoryk-Chkarivska, une adjointe au maire de Boutcha qui précise qu’une cinquantaine de personnes -sur les 458 civils morts pendant l’occupation de la ville- n’ont pas été identifiées. « Nous allons continuer à travailler (…) Notre objectif est de trouver des proches de chaque personne non identifiée », ajoute-t-elle.

Prélèvement d’ADN et appels sur Facebook

Pour cela tout est fait. Des échantillons d’ADN ont été prélevés, y compris par des gendarmes français venus en avril assister leurs collègues ukrainiens, et tout ce qui peut aider à l’identification est publié sur Facebook. Mais les procédures sont formelles. Parmi les onze enterrés jeudi, deux hommes avaient des papiers d’identité sur eux. En dépit des appels lancés sur Internet, personne ne s’est manifesté et « pour qu’ils soient formellement identifiés, il faut que leurs proches voient les corps et les reconnaissent », reprend Mykhaïlyna Skoryk-Chkarivska.

L’adjointe au maire ne s’étonne qu’à moitié. La vie a beau sembler être revenue à la normale dans cette banlieue plutôt huppée, qui attire les habitants de Kiev en quête de verdure, « la moitié de la population de Boutcha n’est toujours pas revenue ».

« C’est important que ces gens-là soient enterrés dignement »

Quelques minutes avant l’arrivée des corps, entreposés à la va-vite dans la remorque d’un camion réfrigéré, des employés de cimetières municipaux environnants venus en renfort avaient planté onze croix orthodoxes. Sur chacune, est accroché un petit écriteau accompagné d’un numéro : il permettra de retrouver le corps, si les tests ADN venaient à parler ou qu’une famille se manifestait.

Les cercueils sont difficilement refermés. Andriï Golovine, le prêtre de l’église près de laquelle avait été creusée une des principales fosses communes de Boutcha, peut enfin prononcer l’ultime prière. « C’est important pour nous que ces gens-là soient enterrés dignement, comme des humains et pas juste comme des corps sans vie », affirme d’une voix sévère à l’AFP le prêtre, qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer le « + monde russe + qui s’est dévoilé à nous dans toute son horreur ».

Un douzième inconnu

Un douzième cercueil aurait dû être enterré dans l’allée des inconnus du cimetière de Boutcha. Celui contenant le corps d’Oleksandre Khmarouk, un ancien militaire de 37 ans porté disparu depuis mi-mars. Ses parents, qui avaient quitté la ville occupée peu avant, le cherchaient en vain depuis. Tout ce qu’ils savaient, c’est qu’il avait été arrêté par des  Russes. Que ceux-ci savaient où aller : dans son immeuble, les portes des trois appartements occupés par des soldats ou des ex-soldats ukrainiens avaient été fracassées.

Mais leur fils était introuvable. Les résultats des échantillons d’ADN n’arrivaient pas. Une photo, diffusée sur une boucle de la messagerie Viber, leur a permis de l’identifier à la dernière minute. « Les orcs (surnom donné aux soldats russes, ndlr) l’ont arrêté chez lui. Ils l’ont tué près du marché », répète d’une voix brisée le père d’Oleksandre Khmarouk, Vassyl, effondré sur un banc tandis qu’il serre contre lui un portrait encadré de son fils.

Oleksandre Khmarouk sera enterré dans un carré à part, entre des dizaines d’autres tombes dont la date de la mort indique mars 2022. Ses parents se lanceront dans une autre quête. « Une informatrice a donné son nom. Il y avait une femme qui accompagnait les Russes, les voisins l’ont entendue. Mais on ne sait pas qui c’est, ni d’où elle vient », répètent-ils.