Guerre en Ukraine : Malgré le bruit des sirènes, Kiev ne sent « pas trop les effets de la guerre dans le quotidien »

DANS L'OEIL D'IRYNA (2/4) Iryna Tuz, présidente de l’association Ukraine Libre à Toulouse et ex-journaliste, est de retour à Kiev et témoigne pour « 20 Minutes » de la vie quotidienne en période de guerre

Xavier Regnier
Concert du groupe Kozak System à Kiev.
Concert du groupe Kozak System à Kiev. — IT/20 Minutes
  • Iryna Tuz, Ukrainienne de 38 ans installée à Toulouse depuis 2010, préside l'association Ukraine Libre, qui récolte des dons humanitaires à destination de l'Ukraine. Laissant derrière elle son mari et ses deux enfants, elle est retournée en Ukraine voir ses parents et y superviser le travail de son association.
  • Iryna Tuz raconte à 20 Minutes la vie qui doucement reprend ses quartiers après cinq mois de conflit armé dans cette série en quatre épisode batisée « Dans l’oeil d’Iryna »
  • Dans ce second épisode, l’ancienne journaliste raconte son quotidien à Kiev, de ses retrouvailles dans les cafés, aux soirées concerts en passant par ses nuits rythmées (ou non) par les « alertes aériennes ».

Depuis la dernière fois qu’Iryna Tuz est venue à Kiev, en octobre 2021, beaucoup de choses ont changé. La Russie a envahi son pays, bombardé sa capitale, s’est retirée pour se concentrer sur le Donbass. Des milliers de personnes sont mortes, tous les hommes de 18 à 60 ans sont dans l’armée, l’espace aérien est fermé, l’inflation explose au niveau mondial. Et pourtant, dans le quotidien de ses parents, la guerre ne se voit parfois que dans les détails. Pour la deuxième fois, Iryna se confie à 20 Minutes.

Grasse matinée et journée au bord du lac

Les petites habitudes n’ont ainsi pas bougé d’un poil. « Dans notre culture, on prend son petit-déjeuner chacun de son côté », explique Iryna. De retour chez ses parents « en vacances malgré tout », elle peut donc « se lever tardivement » et prendre « un café au lait et des petits gâteaux » à son rythme. Si elle continue de regarder « la une des grands médias internationaux », Iryna ne « regarde pas trop la télé » et « perçoit différemment la guerre » en Ukraine. Dimanche, elle est aussi « allée dans un restaurant gastronomique » avec son père Borodymyr, puis à un concert, et s’adonne « au jardinage » avec ses parents.

L’été, c’est « la saison où les gens ramènent beaucoup de produits de la récolte des villages voisins, pour les vendre sur le marché » à un prix qui reste raisonnable. Et aussi celle où l’on se rend à la « datcha », une maison de campagne « au bord d’un lac près de Kiev », le temps d’une journée. Chaque jour, Iryna retrouve aussi des amis au café. « Moi non plus, je ne sens pas trop les effets de la guerre dans le quotidien », raconte Natalia, une amie toulousaine venue faire du bénévolat pour l’été, ce jour-là.

« Tout service pour l’armée est gratuit »

Les McDonald’s vont rouvrir, tout comme ce café « en train de tout nettoyer pour rouvrir, après avoir été fermé pendant cinq mois », victime des premiers bombardements. Comme le retour à une certaine normalité sur les bords du Dniepr, marquée aussi par « le retour des embouteillages depuis quelques jours ». « A part lors des alertes aériennes, parfois tu te demandes s’il y a vraiment la guerre », confie encore Iryna.

Tee-shirt patriotique dans un magasin de vêtements à Kiev.
Tee-shirt patriotique dans un magasin de vêtements à Kiev. - IT/20 Minutes

Et puis il y a ce qui change un peu. Le chemin pour aller à la datcha, « en voiture, on ne peut plus prendre le pont habituel » pour sortir de Kiev car il est désormais « réservé aux convois humanitaires ». Il paraît même que, « comme tous les ponts ukrainiens, il est miné s’il fallait couper la route aux Russes ». Et dans les concerts, parfois, le chanteur lance maintenant des appels aux dons entre deux chansons quand, sur la devanture d’un coiffeur, « il y a une affiche "tout service pour l’armée est gratuit" ». 

La guerre est aussi présente dans les boutiques, où « il y a beaucoup de tee-shirts artistiques » à thème patriotique ou guerrier, et sur le menu de ce restaurant avec « un burger au nom d’un programme d’aide américain ».

Hamburger Land Lease, du nom d'un programme de soutien d'armement des Etats-Unis.
Hamburger Land Lease, du nom d'un programme de soutien d'armement des Etats-Unis. - IT/20 Minutes

Des enfants partout

Pourtant, la ville a bien changé. Comme plusieurs statues et monuments du centre-ville, « l’entrée de la mairie est protégée par des sacs de sable et des filets de camouflage ». « On entend beaucoup de musique ukrainienne dans les magasins, et on parle davantage la langue ukrainienne, alors qu’avant c’est le russe qui dominait », précise l’ancienne journaliste. Il y a aussi « beaucoup de points de change de devise étrangère car l’économie n’est pas stable, certains travailleurs reçoivent leur salaire dans une devise étrangère ».

Pour autant, la mère d’Iryna, Liubov, n’a pas révolutionné sa manière de faire les courses : « les prix ont beaucoup augmenté pour les produits de première nécessité », mais « il n’y a pas de pénurie ni de panique » dans les rayons.

Terrasse d'un café à Kiev.
Terrasse d'un café à Kiev. - IT/20 Minutes

Dans les rues, si la proportion d’hommes et de femmes n’a pas été bouleversée, « il y a beaucoup plus d’hommes en uniforme », et surtout « il y a beaucoup beaucoup d’enfants dans les rues ». De tout âge, « seuls ou en bande », ces enfants « participent activement au soutien de l’armée », relève Natalia, l’amie d’Iryna. « Ils vendent de la limonade ou des brioches, ou on peut payer pour jouer aux échecs contre eux », raconte-t-elle. Ils reversent ensuite leur récolte, des sommes « importants, parfois supérieures à 1.000 euros » dans la journée, à l’armée ukrainienne.

En cas d’alerte aérienne nocturne, « tu peux continuer à dormir »

Iryna se demande surtout ce que vont devenir ces enfants au mois de septembre. A un mois de la rentrée, « de nombreux parents ne savent pas comment l’école va être organisée » et restent dans le flou. Le gouvernement a en effet laissé le choix aux établissements de continuer l’enseignement en distanciel ou d’opter pour le retour en classe. Incertaines, « les écoles font un sondage auprès des parents » pour se positionner. Elément-clé de la problématique : « beaucoup d’écoles et de crèches n’ont pas d’abri », et vont donc fermer.

C’est autour de ces abris et des alertes aériennes que se cristallise finalement l’effet de la guerre sur la vie quotidienne des habitants de Kiev. « Lundi, on en a eu trois en une journée », souffle Iryna. A chaque fois, « on nous fait sortir des magasins ou descendre des transports en commun », à l’exception du métro, enterré profondément.

A force, certains habitants sont blasés. « Les consignes sont de rejoindre l’abri le plus proche, mais on ne sait pas forcément où il est », et lorsque le bruit des sirènes déchire la nuit, « tu peux continuer à dormir si ton niveau d’inquiétude le permet », avoue Iryna, plus ennuyée quand le blocage repousse un rendez-vous. Une option à laquelle ne se résout pas sa cousine, qui « se cache sous l’escalier ». Face au danger, c’est finalement le ressenti personnel qui prend le pas sur les consignes.