Guerre en Ukraine : Dmitri Medvedev, de la diplomatie russe aux discours provocateurs

DECRYPTAGE Il n’y a plus de place pour la nuance dans les prises de parole des hommes de pouvoir russes, mais Dmitri Medvedev a, en réalité, toujours fait partie de la frange réactionnaire de la politique

Cécile De Sèze
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L'ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, en octobre 2019 à Cuba
L'ancien président russe et actuel vice-président du Conseil de sécurité, Dmitri Medvedev, en octobre 2019 à Cuba — Yander Zamora/EFE/SIPA
  • L’actuel vice-président du Conseil de sécurité russe, Dmitri Medvedev, tient des propos virulents depuis plusieurs mois et le début du conflit en Ukraine.
  • Alors qu’il se donnait une image plus nuancée lorsqu’il était président de la Fédération de Russie, pourquoi un tel revirement ? Et est-ce réellement un revirement ou ses convictions profondes qui resurgissent ?
  • Deux experts de la question, Carole Grimaud, chargée de cours en géopolitique de la Russie à l’université de Montpellier, et Cyrille Bret, chercheur à l’institut Jacques-Delors, décryptent cette attitude agressive pour 20 Minutes.

Parfois, ce n’est pas Vladimir Poutine qui tient les paroles les plus dures à Moscou. Les hauts responsables proches du Kremlin le font pour lui. Récemment, Dmitri Medvedev, actuel vice-président du puissant Conseil de sécurité russe, a balancé plusieurs diatribes d’une violence rare. Pourtant, on se souvient d’un ancien président puis Premier ministre plutôt nuancé, notamment concernant les Etats-Unis et l’Occident en général.

Mais depuis le lancement de la guerre en Ukraine, il se refait une santé sur la scène politique intérieure. Un message remettant en question la souveraineté d’ex-républiques soviétiques, affirmant notamment que « tous les peuples qui habitaient autrefois la grande et puissante URSS vivront à nouveau ensemble, dans l’amitié », est apparu mardi dernier sur sa page officielle sur le réseau VKontakte (VK), équivalent russe de Facebook. Le haut dirigeant a ensuite effacé le message assurant qu’il avait été piraté. Deux mois auparavant, le 7 juin, Dmitri Medvedev a écrit sur la messagerie Telegram : « Je les déteste. Ce sont des bâtards et des dégénérés. Ils veulent la mort pour nous, pour la Russie. Et tant que je vivrai, je ferai tout pour les faire disparaître », sans préciser qui était précisément la cible.

Changement ou véritable nature ?

Un changement de comportement, du moins en apparence, qui s’explique, selon Carole Grimaud, chargée de cours en géopolitique de la Russie à l’université de Montpellier, contactée par 20 Minutes, par le contexte actuel : « S’il était plus nuancé à l’époque de sa présidence et même quand il était Premier ministre, c’est parce qu’il n’a plus tellement le choix ». « Aujourd’hui, avec le contexte du conflit, certaines personnalités qui ont simplement déclaré préférer la paix à la guerre, ou qui ont tenu des propos nuancés ont été écartées », poursuit celle qui a également fondé le think-tank Center for Russia and Eastern Europe Research (CREER) de Genève.

Mais Dmitri Medvedev était-il un dirigeant si nuancé justement ? Pas pour Cyrille Bret, chercheur à l’institut Jacques-Delors, selon qui le vice-président du Conseil de sécurité a toujours été une figure du courant orthodoxe rigoriste réactionnaire. « Ce discours n’est une surprise que pour ceux qui ne se fiaient qu’aux communiqués de presse » quand il était à la tête du Kremlin, explique-t-il à 20 Minutes. Selon le chercheur, Dmitri Medvedev avait cette image d’ouverture et de modernité seulement d’un point de vue économique, pour attirer les investisseurs étrangers, ce qui « correspondait à l’orientation stratégique de la Russie à l’époque ».

Un pas vers le Kremlin ?

Il n’empêche que ce contexte de la guerre en Ukraine facilite, selon le chercheur, la volonté de manifester ses convictions sur les scènes nationale et internationale. Et au vu de la tournure des choses, à savoir que la Russie « a tourné le dos », selon Carole Grimaud, à l’Europe et l’Occident, « il n’a pas grand-chose à perdre » à se montrer sous ce jour. Il pourrait même y gagner. Car cette manière d’adopter si ouvertement le discours de Vladimir Poutine sur la grandeur de la Russie et sa nostalgie des frontières de l’URSS, est un moyen « d’affirmer sa fidélité au président russe et de signaler sa disponibilité pour participer à l’effort de guerre dans le domaine médiatique », analyse Cyrille Bret.

Jusqu’à retrouver une posture sur la scène politique ? Pourquoi pas, répond le chercheur, d’autant que Dmitri Medvedev est l’un des rares politiques à être connus à l’international, avec le très médiatique Sergueï Lavrov [l’actuel ministre des Affaires étrangères]. Sa position « très haut placée, le met, par ailleurs, dans une position très favorable pour atteindre le Kremlin », si jamais Vladimir Poutine décidait de réorganiser sa garde rapprochée, voire de choisir un successeur, ajoute Carole Grimaud.

Semer la discorde

Piraté, pas piraté ? En ce qui concerne le message le plus récent sur « la grande et puissante URSS », peu importe si Dmitri Medvedev a réellement écrit ces mots, la vérité ne sera probablement jamais dévoilée. Et ce discours n’est de toute façon pas une surprise. « Il n’est pas le premier ni le dernier à tenir ce genre de propos faisant l’éloge de l’histoire de la Russie​ et de l’expansion de ses frontières », rappelle Carole Grimaud citant notamment les velléités russes exprimées récemment concernant l’Alaska ou la frontière lituanienne.

Ces paroles ont, de plus, déjà des conséquences, notamment en Géorgie, où l’opposition appelle le gouvernement à se positionner davantage contre Moscou. « Ces propos attisent les divisions dans le pays et sèment la discorde », décrypte la spécialiste. Si elles semblent menaçantes pour les pays frontaliers de la Russie, ces paroles chantent, au contraire, dans les oreilles d’une certaine frange de la population russe. L’occasion, donc, pour Dmitri Medvedev de marquer son positionnement à l’international et de reprendre une place dans la sphère politique.