Pourquoi Pékin et Washington s'embrouillent-ils à propos de Taïwan ?

CRISPATION Tout en reconnaissant officiellement « une seule Chine », Washington maintient des liens étroits avec Taïwan depuis des décennies

Xavier Regnier
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Xi Jinping et Joe Biden vont-ils aller au bras de fer sur l'indépendance de Taïwan ?
Xi Jinping et Joe Biden vont-ils aller au bras de fer sur l'indépendance de Taïwan ? — Selim Chtayti/AP/SIPA et Shutterstock/SIPA (Photomontage XR/20 Minutes)
  • La possible visite de Nancy Pelosi à Taïwan ravive les tensions entre la Chine et les Etats-Unis. Prévenant Joe Biden qu’il « jouait avec le feu », Pékin a mis en garde Washington contre les « conséquences » d’une telle visite.
  • Les crispations entre Pékin et Washington au sujet de Taïwan ne sont pas neuves, mais deviennent de plus en plus fortes entre les déclas de Joe Biden et la volonté de Xi Jinping de réaliser la réunification.
  • Pourquoi assiste-t-on à une escalade des mots depuis plusieurs mois ? D’où viennent ces tensions ? Peut-on voir émerger un nouveau conflit ? 20 Minutes fait le point.

EDIT du 2 août 2022 à 17 heures : La cheffe des députés américains, Nancy Pelosi, a atterri à Taïwan

Alors que le monde entier a les yeux rivés sur la guerre en Ukraine, une autre poudrière se forme bien loin de l’Europe. Taïwan, petite île autonome sur laquelle Pékin clame sa souveraineté, bénéficie du soutien officieux des Etats-Unis. Mais la visite probable de Nancy Pelosi à Taipei bouscule le fragile équilibre en place, ravivant de vieilles tensions et engageant la Chine dans un ballet de tentatives de dissuasions militaires et diplomatiques. Pourquoi cette visite fait-elle l’objet de tant de crispations ? De quand datent ces tensions ? Doit-on craindre une action militaire ? 20 Minutes fait le point.

Que se passe-t-il en ce moment avec Taïwan ?

Attention à ne pas trop « jouer avec le feu ». L’expression revient sans cesse, depuis plusieurs mois, à Pékin pour avertir les Américains qu’ils poussent le bouchon sur la situation de Taïwan. Entre livraisons d’armes et envoi de militaires pour former l’armée taïwanaise, Washington semble préparer depuis plusieurs mois le terrain à une défense militaire de l’île. De quoi pousser Pékin à prévenir qu’elle se « battrait jusqu’au bout » pour empêcher l’indépendance de l’île, sans préciser la forme que pourrait prendre ce combat. Au mois de mai, Joe Biden a même annoncé que les Etats-Unis défendraient Taïwan en cas d’invasion, avant de devoir rétropédaler face à l’indignation chinoise.

Depuis, la Maison Blanche ne sait plus tout à fait sur quel pied danser dans ce dossier. C’est donc la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, qui a pris le relais. En tournée en Asie, la démocrate pourrait faire un saut à Taïwan, ce qui serait une première à ce niveau de l’Etat depuis 1997, estimant depuis plusieurs semaines « important d’afficher un soutien à Taïwan ». L’éventualité de sa visite a déclenché la fureur de Pékin : Washington « paiera le prix » de ses «  conséquences », a promis une porte-parole de la diplomatie chinoise, Hua Chunying. La Maison Blanche joue de son côté la carte de l’électron libre : Nancy Pelosi « a le droit » de se rendre à Taïwan, et cette visite « ne déroge pas à la doctrine américaine » sur la reconnaissance officielle « d’une seule Chine », celle de Pékin.

Quelle est l’origine de ces tensions ?

La séparation entre Taïwan et la Chine remonte à 1949, lorsque le gouvernement nationaliste se réfugie sur l’île après sa défaite face aux troupes communistes. Dans un monde qui bascule dans la guerre froide et ne voit pas d’un bon œil le communisme, c’est le gouvernement en exil, sous le nom de république de Chine, qui représente officiellement la Chine à l’ONU jusqu’au 25 octobre 1971. Sous la pression du bloc de l’Est, c’est Pékin qui prend le siège chinois à cette date.

S’amorce alors un recul de la reconnaissance de Taïwan, initié à l’Ouest par la France, l’Italie et le Canada au lendemain du vote à l’ONU. Aujourd’hui, seuls 13 Etats membres de l’ONU, plus le Vatican, ont des relations diplomatiques officielles avec Taïwan et y maintiennent une ambassade, majoritairement en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Pour Pékin, Taïwan est la 23e province du pays, et Xi Jinping fait de la réunification, ou plutôt du rétablissement de la souveraineté chinoise sur l’île, une priorité. De l’autre côté, la république de Chine estime toujours être le gouvernement légitime de tout le pays, et rechigne à se déclarer son indépendance.

La démocratie incarnée par Taïwan à partir de 1975 trouve sa place facilement dans l’économie mondialisée et le régime est régulièrement loué par les Occidentaux. Les Etats-Unis et Bill Clinton, bien décidés à se ménager une chasse gardée en mer de Chine, enverront ainsi des porte-avions dans le détroit de Taïwan en 1996, alors que des navires chinois tiraient des missiles balistiques par-dessus l’île avant une élection présidentielle. Le début d’une protection « ambiguë »…

Un nouveau conflit est-il à craindre ?

Mouvements de navires, incursions dans l’espace aérien de Taïwan, voire tirs de missiles… Washington s’attend au pire si la visite de Nancy Pelosi se confirme, indiquant que la Chine « semble se positionner » pour des « provocations militaires ». En plus des menaces directes de Pékin envers le gouvernement américain, les militaires chinois ont diffusé lundi sur Internet une vidéo au ton martial montrant des soldats criant qu’ils sont prêts au combat, des chasseurs en train de décoller ou encore une pluie de missiles anéantissant diverses cibles.


Allié majeur de la Chine, la Russie y est allée de sa déclaration officielle, estimant que cette visite serait « une pure provocation ». « Washington déstabilise le monde. Pas un seul conflit réglé dans les dernières décennies, mais plusieurs provoqués », a déclaré sur son compte Telegram la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova. « La probabilité d’une guerre ou d’un incident grave est faible », a cependant tweeté Bonnie Glaser, directrice du programme Asie du think tank américain German Marshall Fund. « Mais la probabilité que (la Chine) prenne une série de mesures militaires, économiques et diplomatiques pour montrer sa force et sa détermination n’est pas négligeable », a-t-elle ajouté. « Il est probable qu’elle cherchera à punir Taïwan de multiples façons ».