Explosion à Beyrouth : « En deux ans, tout a basculé, c’est dur de comprendre comment les gens font pour survivre »

« 20 MINUTES » AVEC Le réalisateur franco-libanais Philippe Audi-Dor est auteur du documentaire « Beyrouth face au monstre », dans lequel les habitants du quartier dévasté par l’accident racontent l’après

Propos recueillis par Marie De Fournas
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Philippe Audi-Dor, réalisateur du documentaire
Philippe Audi-Dor, réalisateur du documentaire — Philippe Audi-Dor
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • Jeudi prochain, le 4 août, le Liban commémorera les deux ans de l’explosion du port de Beyrouth, qui a coûté la mort à des centaines de personnes et blessé des milliers d’autres.
  • Dans son documentaire Beyrouth face au monstre, le réalisateur Philippe Audi-Dor donne la parole à ceux qui ont vécu le pire, mais pour raconter comment ils voient l’avenir dans un Liban qui tente de sortir de la pire crise économique de son histoire.

Il y a bientôt deux ans, le 4 août 2020, le Liban vivait un événement parmi les plus traumatisants de son histoire. Vers 18h, le hangar numéro 12 de la zone portuaire de Beyrouth, rempli de 2.750 tonnes de nitrate d’ammonium, explose. 215 personnes perdent la vie, 6.500 autres sont blessées. Parmi les quartiers les plus ravagés, celui d’Achrafieh, où se trouve l’appartement familial du réalisateur franco-libanais Philippe Audi-Dor. Présent en France au moment des faits, l’auteur de Wasp et Ruby Red revient immédiatement sur place pour aider, puis une seconde fois quelques mois plus tard. Le vidéaste prend alors le temps de discuter avec les gens du quartier.

Le choc des premiers jours est passé, mais les blessures sont toujours là. Il décide de les enregistrer, comme ça, avec son portable, pour « garder une trace ». Il retrouve aussi des prises de vues qu’il a faites de son quartier des mois avant l’explosion, mais aussi du port que l’on voit depuis son balcon. Et décide de donner corps à ses témoignages audio et d’en faire ce qui deviendra son documentaire de 11 minutes « Beyrouth face au monstre ». Pour 20 Minutes, Philippe Audi-Dor sur le Beyrouth d’après.

Qui sont les gens qui témoignent dans votre documentaire ?

Ce sont des Libanais de tous âges et d’horizons différents. Célibataires, en couple, des hommes, des femmes… Leur point commun, c’est d’être résident ou de travailler dans le quartier d’Achrafieh, en bordure du port. Tous ont vécu l’horreur ce 4 août 2020. Une des femmes s’est retrouvée dans le coma pendant quatre jours, l’un a failli perdre la vue, un autre a retrouvé ses voisins morts… Mais ce n’est pas ce sur quoi s’attarde ce documentaire. Il laisse entendre comment ces personnes vivent l’après. Leur sentiment de culpabilité d’avoir survécu, la nostalgie d’une vie passée, le dilemme entre partir ou rester. Comment se réapproprier cette ville qui a failli les tuer ?

Comment justement ont-ils décidé de répondre à cette question de rester ou partir ?

Depuis l’explosion, beaucoup de mes amis ont quitté le pays, comme pas mal de jeunes du pays. Du staff médical, des gens qualifiés… Ils n’en avaient pas envie, certains avaient déjà construit des choses sur place, mais ils n’avaient plus de perspectives.

A un moment, il y a eu une telle demande pour refaire des passeports qu’au printemps dernier, les institutions ont arrêté d’en délivrer, faute de ressources. Pour d’autres Libanais, souvent un peu plus âgés, le dilemme est plus compliqué. Dans mon reportage, un des hommes évoque le business qu’il a monté et dont dépendent ses employés. Il ne l’a toujours pas lâché.

Comment la vie des Libanais s’est-elle dégradée ?

En deux ans, tout a basculé. Il y a toujours eu des inégalités, mais la classe moyenne vivait confortablement, c’était un pays où il faisait bon vivre. Aujourd’hui, la hausse des prix devient insoutenable. Un paquet de pâtes coûte 60.000 livres libanaises (environ 40 euros), 1 kg de sucre 40.000 (environ 26 euros).

Si tu tombes malade, il devient de plus en plus difficile de trouver les médicaments, car les problèmes économiques du pays font qu’ils ne sont plus importés et donc non-disponibles en pharmacie, ou alors extrêmement cher. Tu dois alors aller les chercher sur le marché noir où ils sont aussi hors de prix. S’ajoutent les problèmes d’énergies. Dans certains endroits, l’État n’assure que deux heures d’électricité par jour, ce qui engendre toutes sortes de problèmes, comme l’accès à Internet ou le fait de garder des aliments au frais.

Comment s’en sortent les Libanais ?

Il n’y a aucune aide du gouvernement. Rien. C’est dur de comprendre comment les gens font pour survivre. La monnaie du pays a perdu 90 % de sa valeur. Parmi ceux qui sont rémunérés en livre libanaise, certains dépendent de leurs proches et de leur famille vivant en dehors du pays. On entend que parmi les touristes libanais qui reviennent au pays depuis cet été, certains arrivent avec des milliers de dollars sur eux. Moi, à chaque fois, la moitié de ma valise est remplie de médicaments. Je pense que la diaspora libanaise empêche l’effondrement total du pays. Et pour ceux qui n’ont personne, c’est très dur. Il y a seulement l’aide des ONG locales et internationales présentes sur place et surtout l’entre-aide. Il y a un sens de la communauté très fort au Liban.

Quel est l’avenir politique dans le pays ?

La situation est complètement bloquée. Lors des élections législatives en mai, quelques indépendantistes et des membres du mouvement révolutionnaire ont été élus. Sauf que c’est tout un système gouvernemental qu’il faudrait réformer. C’est tout de même la première fois qu’il y a de nouvelles personnalités au Parlement. Cela donne une petite lueur d’espoir, car au Liban, ce sont eux qui élisent le président, dont l’élection est prévue en octobre. J’ai peur que cela prenne trop de temps, que le pays ne coule avant. Mais au Liban, tu ne sais jamais ce qu’il va se passer avant que ça n’ait lieu.

Deux ans après l’explosion, comment les Libanais vivent cette tragédie ?

C’est comme si nous partagions tous un trauma collectif. L’explosion aura marqué tous les Beyrouthins, si ce n’est une grosse partie des Libanais. Même ceux qui n’étaient pas sur place, ou faisant partie de la diaspora, ont vécu cette journée de façon extrêmement forte.

Suite à l’explosion, les générations plus âgées se sont mises à évoquer des épisodes traversés pendant la guerre civile de 1975-1990. Je pense que l’ampleur de la destruction aura ravivé beaucoup de souvenirs, et beaucoup de jeunes ont appris plusieurs choses sur le passé de leur pays.

Justice a-t-elle un espoir d’être rendue ?

L’impunité est totale. Il y a une enquête, mais les politiciens mettent tellement de bâtons dans les roues du juge qu’on a peu d’espoir que les coupables soient inquiétés. Il y a déjà eu une telle impunité après la guerre civile. Quasiment aucun crime de guerre n’a été puni. Elle n’est même pas abordée dans les livres d’histoire à l’école. Mais s’il n’y a pas de forme de justice, il ne faut pas que l’on oublie. Ce travail de mémoire ne passera pas par l’Etat, mais par les citoyens. Un pays a besoin d’être confronté à son passé pour avancer. Sinon c’est comme un traumatisme sur lequel on ne travaille pas, il nous explose à la figure plus tard.