Italie : Mais pourquoi Mario Draghi a-t-il voulu jeter l'éponge ?

RECAP' Démission, incinérateur, guerres intestines et personnelles, 20 Minutes fait le point sur la crise politique qui ébranle Rome

M.P. avec AFP
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Mario Draghi à Rome, le 12 juillet 2022.
Mario Draghi à Rome, le 12 juillet 2022. — Francesco Fotia/AGF/SIPA
  • Le Premier ministre italien Mario Draghi, arrivé aux affaires début 2021 pour constituer une coalition suffisamment large et solide pour surmonter l’urgence pandémique et la crise économique qui s’est ensuivie et affaibli par la défection d’un parti de sa coalition, a présenté jeudi soir sa démission, aussitôt refusée par le président Sergio Mattarella.
  • L’ancien patron de la Banque centrale européenne avait fait part de son intention de jeter l’éponge après la décision du Mouvement 5 Etoiles (M5S, antisystème), membre de sa coalition, de boycotter en milieu d’après-midi un vote de confiance au Sénat.
  • Entre Mouvement 5 Etoiles affaibli et polémique de l’incinérateur, 20 Minutes revient sur six points essentiels de la crise politique en Italie.

Après un an et cinq mois aux manettes de l’exécutif italien, Mario Draghi s’est finalement heurté aux vicissitudes politiques d’un pays où seule Rome est éternelle. Le Premier ministre italien, affaibli par la défection d’un parti de sa coalition, a présenté jeudi soir sa démission, aussitôt refusée par le président Sergio Mattarella. Dans la foulée, ce dernier lui a demandé de compter ses troupes au parlement. Mais que s’est-il passé ? Draghi va-t-il tenir en faisant Cavaliere seul ? 20 Minutes fait le point sur la crise politique en Italie.

Que s’est-il passé ce jeudi soir en Italie ?

Le Premier ministre italien Mario Draghi a présenté jeudi soir sa démission. Une démission aussitôt refusée par le président Sergio Mattarella et qui permet de « renvoyer Mario Draghi devant le parlement pour vérifier si une majorité existe encore pour ce gouvernement », explique Lorenzo Castellani, professeur de Sciences politiques à Rome. Le chef du gouvernement italien devant se rendre lundi et mardi à Alger, cette confrontation avec les élus est prévue pour mercredi prochain.

Mario Draghi avait fait part de son intention de jeter l’éponge après la décision du Mouvement 5 Etoiles (M5S), membre de sa coalition, de boycotter en milieu d’après-midi un vote de confiance au Sénat. Et, conformément aux attentes, des sénateurs n’ont pas participé au vote de confiance demandé par l’exécutif sur un décret-loi contenant des mesures d’environ 23 milliards d’euros pour aider les familles et les entreprises face à l’inflation. Si le texte est passé, Mario Draghi considère que son gouvernement devient « politique » et estime n’avoir pas été mandaté pour conduire un cabinet de cette nature : « J’ai toujours dit que ce gouvernement continuerait seulement s’il avait une perspective claire de réaliser le programme » sur lequel il avait été investi.

D’où viennent les dissensions au sein du gouvernement italien ?

A la tête de l’exécutif italien depuis février 2021, Mario Draghi a succédé à Giuseppe Conte, chef du Mouvement 5 Etoiles, une formation anti-système créée à la fin des années 2000 et qui depuis est largement rentrée dans le rang. Mario Draghi était d’ailleurs arrivé aux affaires pour constituer une coalition suffisamment large et solide pour surmonter l’urgence pandémique et la crise économique qui s’est ensuivie. Hormis le parti Fratelli d’Italia (extrême droite), les principales formations représentées au parlement sont entrées dans la coalition, du centre-gauche (Parti démocrate, Italia Viva) à la Ligue (extrême droite, anti-immigration), en passant par le parti de Silvio Berlusconi Forza Italia (centre droit), et le M5S.

Mais les frictions n’ont pas cessé avec le M5S, que ce soit à l’intérieur du parti ou au sein du gouvernement. Et c’est notamment son positionnement dans la grande coalition d’unité nationale de Draghi qui suscite des dissensions internes, entre les partisans de Guiseppe Conte, gardiens de la doctrine originelle du parti, et Luigi Di Maio, chef de la diplomatie, qui joue désormais à fond la carte de l’ancien patron de la BCE.


Ces tensions politiques, doublées de rivalités personnelles, se sont aggravées avec la crise ukrainienne, Conte s’opposant à la livraison d’armes à Kiev. Le M5S estime, par ailleurs, que le gouvernement ne fait pas assez pour les plus modestes et la transition écologique. Di Maio a fini par claquer la porte et fonder son propre parti début juillet.

Et c’est quoi cette histoire de l’incinérateur capable de faire chuter Mario Draghi ?

Rome a la sinistre – et méritée – réputation d’être une ville sale : les ordures sont ramassées de façon aléatoire et des hordes de sangliers en profitent pour faire leur marché dans les quartiers périphériques. L’ex-maire M5S de la capitale italienne, Virginia Raggi, a tenté d’y remédier, en vain. Les autorités dénoncent la mainmise de groupes mafieux sur le réseau de collecte et l’absentéisme chronique des agents. Depuis, c’est un maire du Parti démocrate qui a été élu. Et avec le gouvernement, décision a été prise de construire un incinérateur.


Or, le fameux décret-loi sur des aides en faveur du pouvoir d’achat boycotté par le M5S au Sénat prévoit des pouvoirs extraordinaires au maire pour mener le projet à son terme. Inacceptable pour le M5S, qui estime que cet incinérateur va polluer, coûter une fortune et surtout qu’il ne réglera pas le problème immédiat, puisqu’il faudra des années pour le construire.

Le M5S est-il en train de s’écrouler ?

Le M5S, vainqueur des dernières élections législatives en 2018, avec 32 % des voix et une majorité relative au Parlement, n’a cessé depuis de dégringoler dans les intentions de vote, aujourd’hui à 10 %-11 %. Après sa déroute aux élections locales partielles du printemps qui ont mis au jour son faible ancrage dans les territoires, il se cherche un nouveau souffle. Giuseppe Conte peut compter sur le soutien du fondateur du mouvement, l’ancien comédien Beppe Grillo, pour qui les élus 5 Etoiles ne sont pas là pour passer les plats : « Le M5S fait du M5S », dit-il.

« Le M5S s’écroule dans les sondages et a besoin de récupérer de la visibilité (…). Il veut être au centre de l’attention », analyse cependant Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef du Trésor italien et professeur invité à la London School of Economics.

Pourquoi Mario Draghi, qui conserve la majorité, veut-il partir ?

Même si la pandémie de Covid-19 a fait exploser les critères stricts de déficit défendus par Bruxelles, Mario Draghi, ancien banquier central à Francfort, est perçu par la Commission européenne et les marchés comme un chevalier blanc de l’orthodoxie budgétaire, un gage de rigueur (ou d’austérité selon ses détracteurs) dans un pays politiquement instable et économiquement fragile.

Seulement, à 74 ans, cet économiste qui n’a jamais sollicité de mandat électif ne veut pas être entraîné dans les jeux traditionnels de la politique italienne. Il a été investi sur son nom, pour éviter à l’Italie de vivre « un cauchemar grec » après la pandémie qui a fait plonger le PIB de la troisième économie de la zone euro et privé des millions de travailleurs de revenus. Et si au nom de cette urgence vitale, il a accueilli dans son équipe la carpe et le lapin, de la gauche à la Ligue de Matteo Salvini, ce n’est pas pour jouer les arbitres de cour de récréation.

Quel est le bilan de Mario Draghi ?

Un peu moins de 200 milliards d’euros entre 2021 et 2026 : telle est la manne négociée par Mario Draghi auprès de ses partenaires européens pour maintenir l’Italie à flot. Aucun autre pays n’a reçu autant. Bruxelles a déjà décaissé 45,9 milliards, à mesure que les réformes exigées en contrepartie ont été engagées, par exemple celle de la justice, une des plus lentes et inefficaces d’Europe.

« Mais beaucoup des réformes les plus délicates et politiquement controversées sont en attente », constate Lorenzo Codogno, ancien économiste en chef du Trésor italien. « Il aurait dû trouver le plus petit dénominateur commun pour faire au moins les réformes prévues par le plan de relance et considérées comme assez neutres. Mais mettre ensemble des forces politiques aussi diverses est une mission presque impossible ».