Pont de Gênes : « On ne veut pas la vendetta, seulement la justice », réclame la présidente du comité de victimes

INTERVIEW Partie civile au procès qui doit s’ouvrir ce jeudi, Egle Possetti a perdu quatre membres de sa famille dans l’effondrement du pont Morandi, à Gênes, en 2018

Propos recueillis par Anne-Laetitia Béraud et Hélène Sergent
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Quatre ans après l'effondrement du pont Morandi à Gênes, le procès de la catastrophe doit s'ouvrir en Italie ce jeudi 7 juillet 2022.
Quatre ans après l'effondrement du pont Morandi à Gênes, le procès de la catastrophe doit s'ouvrir en Italie ce jeudi 7 juillet 2022. — MARCO BERTORELLO / AFP
  • Le 14 août 2018, le pont autoroutier Morandi s’effondre brutalement, entraînant dans sa chute des dizaines de véhicules et leurs passagers.
  • Parmi les 43 victimes décédées dans la catastrophe, quatre jeunes français perdent la vie ce jour-là.
  • Après plusieurs années d’enquête, 59 personnes doivent être jugées à Gênes à partir de ce jeudi 7 juillet. 20 Minutes s’est entretenu avec Egle Possetti, la présidente du comité des victimes.

Quatre ans après la catastrophe qui leur a volé leurs proches, les familles des 43 victimes de l’effondrement du pont Morandi entendent « obtenir justice ». Après une enquête accablante du parquet italien visant – entre autres – le concessionnaire autoroutier, 59 personnes doivent être jugées à partir de ce jeudi à Gênes. Des négligences et un sous-investissement avaient notamment été pointés par le ministère public au terme de trois années d’investigations.

À quelques heures de l’ouverture de l’audience, Egle Possetti, présidente du comité des victimes du viaduc, s’est confiée à 20 Minutes. Partie civile au procès, elle qui a perdu sa sœur, son beau-frère, son neveu et sa nièce dans l’accident attend beaucoup de cette étape judiciaire. Sans désir de vengeance, elle espère que le procès permettra « d’établir les degrés de responsabilité » des accusés.

Egle Possetti est la présidente du Comité des proches des victimes du pont Morandi.
Egle Possetti est la présidente du Comité des proches des victimes du pont Morandi. - BRIGITTE HAGERMANN / AFP

Comment appréhendez-vous ce procès ?

Les quatre années qui viennent de s’écouler ont été très difficiles. Nous attendons l’ouverture de ce procès avec angoisse et anxiété, mais nous avons confiance en la justice parce que le travail mené par le parquet italien lors de l’enquête préliminaire a été très minutieux. En revanche, on sait que ce procès risque d’être long – la fin de l’audience pourrait avoir lieu en 2024 – et particulièrement complexe. Aujourd’hui, il s’agit d’une première phase, le fond de l’affaire et les débats contradictoires ne devraient pas démarrer avant la fin de l’année.

Au total, 59 personnes sont renvoyées devant le tribunal. Qu’attendez-vous d’elles ?

Personne ne nous a jamais demandé pardon. La société gestionnaire, comme ses actionnaires, a systématiquement tenté de se dédouaner. On craint que les uns et les autres n’essaient de nouveau de se rejeter la faute mutuellement. Même si on sait qu’il n’y a pas un seul et unique coupable, on espère que le procès permettra d’établir des degrés de responsabilité dans la catastrophe.

Ce procès doit servir d’exemple, sinon c’est comme si rien ne s’était passé ce 14 août 2018. On ne demande pas la vendetta, seulement la justice. Nos proches sont morts pour une raison absurde et c’est inconcevable de se dire que dans un pays riche comme le nôtre, une telle tragédie est possible.

Combien de parties civiles se sont constituées dans cette affaire ?

On ne connaît pas le chiffre exact, parce que certaines parties pourront se signaler à l’audience. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que beaucoup de parents qui ont perdu un ou plusieurs proches ne seront pas présents à l’audience parce qu’ils ont accepté des transactions financières en amont du procès. Après la tragédie, les familles étaient dans le flou, n’avaient pas forcément d’avocat ou les ressources financières pour se lancer dans cette longue procédure judiciaire. Certaines ont donc préféré accepter ce type de transaction et renoncer à la possibilité de se constituer parties civiles. Pour ma part, et c’est le cas d’autres proches de victimes, être acteurs de ce procès était très important. Donc nous avons refusé.

Qu’est-ce que l’enquête judiciaire a permis de révéler, selon vous ?

Les preuves matérielles récoltées par les enquêteurs indépendants ont pu mettre au jour d’importants problèmes de maintenance sur certains tronçons du pont Morandi. On sait par exemple que pendant quarante ans, aucune intervention n’a eu lieu sur le pilier numéro 9, qui s’est d’abord effondré. Plusieurs mois avant la tragédie, des rapports internes à la société en charge de la gestion du pont réclamaient pourtant des interventions. Elles n’ont jamais eu lieu. Enfin, on sait que dès l’année 2015, ce pont était identifié comme présentant un risque d’effondrement dans les documents de cette même société ASPI (Autostrade per l’Italia) sans que cela n’ait de conséquence.

Quelles ont été les conséquences politiques de cette catastrophe en Italie ?

On aurait aimé que cette tragédie soit à l’origine de changements majeurs, mais ça n’a malheureusement pas été le cas. Des travaux ont été lancés sur certaines portions autoroutières depuis, mais il n’y a pas eu d’interventions d’ampleur. La société ASPI n’a pas non plus été sanctionnée financièrement, au contraire. Après l’effondrement, l’Etat a racheté les parts de cette société, qui appartenaient à la famille Benetton. Ce rachat a rapporté gros (8 milliards d’euros) aux actionnaires alors qu’on parle d’infrastructures publiques. Mais même si notre comité est tout petit par rapport aux personnalités impliquées, on continuera de lutter et de se battre pour que cette histoire ne soit pas oubliée.