Guerre en Ukraine : Pourquoi la propagande russe présente le journaliste de BFM TV comme un « mercenaire »

FAKE OFF Frédéric Leclerc-Imhoff a été tué lundi 30 mai dans l’est de l’Ukraine alors qu’il accompagnait des civils à bord d’un bus humanitaire. L’agence d’Etat Tass a publié un article le présentant comme un « mercenaire »

Emilie Jehanno
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 Frédéric Leclerc-Imhoff a été tué lundi en Ukraine et son collègue blessé alors qu'ils accompagnaient des civils à bord d'un bus humanitaire.
Frédéric Leclerc-Imhoff a été tué lundi en Ukraine et son collègue blessé alors qu'ils accompagnaient des civils à bord d'un bus humanitaire. — Handout / BFM TV / AFP
  • Lundi 30 mai, l’agence d’Etat Tass a publié sa version de la mort du journaliste de BFM TV tué en Ukraine, expliquant qu’il pouvait être « qualifié de mercenaire étranger », en citant un officier de la République séparatiste de Lougansk (LPR).
  • Selon Reporters sans frontières, c’est la première fois qu’un journaliste tué est ciblé de la sorte par la propagande russe depuis le début du conflit.
  • Les éléments de l’article sont « assez classiques de la propagande », explique Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l'Est et Asie centrale de l’association.

Une telle désinformation indigne sur les réseaux sociaux. Dans la foulée de la mort de Frédéric Leclerc-Imhoff, tué lundi 30 mai dans l’est de l'Ukraine alors qu’il accompagnait des civils à bord d’un bus humanitaire, Tass, l’agence de presse russe, a publié une version bien différente. Le journaliste de BFMTV, qui travaillait depuis six ans pour la chaîne, est présenté comme un « mercenaire ».

L’agence d’Etat cite un officier pro-russe de la République séparatiste de Lougansk (LPR) pour étayer son propos. « Il n’est pas seulement présenté comme un journaliste, déclare Andrey Marochko. Même les médias ukrainiens affirment qu’il était un volontaire. Donc, nous n’écartons pas qu’il était engagé dans la livraison d’armes et de munitions aux forces armées ukrainiennes. C’est pourquoi il était voué à une fin si tragique. »

« Je ne pourrais pas l’appeler un journaliste parce que ses actions indiquent qu’il a une activité différente, ajoute l’officier. Il peut être qualifié de mercenaire étranger. On peut déclarer avec certitude qu’il était complice des forces d’extrême droite ukrainiennes. Nous avons vu que ces volontaires aident les troupes ukrainiennes – ils livrent des munitions qui sont utilisées pour tuer des civils. » A la fin de son article, l’agence relaie tout de même les propos d’Emmanuel Macron, qui s’émeut de la mort du jeune journaliste.

FAKE OFF

Huit reporters ont été tués en exerçant leur métier depuis le début du conflit, et, pour Reporters sans frontières (RSF), c’est la première fois qu’un journaliste est ciblé de la sorte. Les éléments de l’article, comme citer un représentant de la LPR, sont « assez classiques de la propagande », explique Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de l’association. La désinformation est diffusée en empruntant « un petit pourcentage de vérité » ou en utilisant « les propos d’autres personnes pour faire passer de la propagande », poursuit-elle.

Mais là, « cela va encore plus loin, s’indigne-t-elle. On est totalement dans le mensonge éhonté. C’est inadmissible. » Dans un message diffusé par BFM TV, la mère de Frédéric Leclerc-Imhoff a tenu à réagir à « ce communiqué qui donne la nausée » : « Vous cherchez lâchement à vous dédouaner, mais sachez que jamais vous ne réussirez à salir sa mémoire, écrit-elle. Tout le monde ici connaît son engagement professionnel et personnel pour la démocratie, le respect humain et surtout une information libre, impartiale et honnête, toutes notions qui semblent bien éloignées de ce qui vous anime. »

« Une nouvelle forme de narration »

Pour Kateryna Dyachuk, cheffe de l’observatoire de la liberté d’expression à l’Institut of Mass Information (IMI), une association ukrainienne de défense de la presse, « les médias russes diffusent ce type de désinformation contre des journalistes étrangers, car ils utilisent une nouvelle forme de narration depuis deux ou trois semaines, où la Russie se bat contre l’Otan et non plus seulement contre l’Ukraine ».

L’IMI nous précise aussi que les médias ukrainiens font référence à Frédéric Leclerc-Imloff en tant que journaliste et non pas en tant que « volontaire », contrairement à la version de Tass. « Le Kremlin a aussi des relais en Ukraine, ajoute Jeanne Cavelier. Ce qui est appellé des médias, ce sont souvent des blogueurs qui plaident pour la vision poutinienne du conflit. »

« Une guerre où l’information est elle-même une cible »

Depuis le début de l’invasion russe, l’IMI a recensé « 280 crimes » contre les médias, allant de journalistes tués, kidnappés, portés disparus, menacés de mort aux cyberattaques contre les sites d’information. Les médias ukrainiens ont été particulièrement visés, 113 ont ainsi dû stopper leur publication ou diffusion notamment dans les régions occupées, comme à Donetsk, Lougansk, Kharkhiv.

Reporters sans frontières dénonce une guerre contre l’information menée par le Kremlin. Depuis le 24 février, l’association a documenté plus de 50 attaques pouvant être qualifiées de crimes de guerre visant les journalistes et les médias. Elle a porté cinq plaintes auprès de la Cour pénale internationale et de la procureure générale d’Ukraine.

« C’est une guerre où l’information est elle-même une cible, où les équipements de diffusion sont bombardés, où les journalistes sont non seulement visés en tant que tels, mais sont aussi enlevés, torturés, menacés, voire même exécutés », a déclaré Christophe Deloire, secrétaire général de RSF, dans un communiqué.