Guerre en Ukraine : Encerclée, assiégée et isolée dans un Donbass presque conquis, Severodonetsk est-elle la nouvelle Marioupol ?

RESISTANCE La ville, qui pourrait abriter jusqu’à 15.000 soldats ukrainiens, est la cible privilégiée de l’armée russe

Xavier Regnier
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La ville de Severodonetsk est bombardée jour et nuit par l'armée russe.
La ville de Severodonetsk est bombardée jour et nuit par l'armée russe. — Yasuyoshi CHIBA / AFP
  • Depuis la guerre de 2014, Severodonetsk est devenue la capitale de la partie ukrainienne de l’oblast de Lougansk, dans l’est de l’Ukraine.
  • Toujours sous contrôle ukrainien alors que la quasi-totalité du Donbass est aux mains des Russes, la ville subit de lourds bombardements depuis plusieurs jours, et voit les colonnes de chars converger vers le seul pont que l’artillerie a épargné.
  • Si la majorité des 230.000 habitants a fui au début de l’invasion russe, plusieurs milliers de civils resteraient piégés avec près de 15.000 soldats ukrainiens dans ce qui pourrait devenir l’équivalent de Marioupol dans le Donbass.

Edit du 8 juin 2022 : Alors que l’armée russe assure avoir « libéré » les quartiers résidentiels de Severodontesk et que le gouverneur local admet qu’il « faudra peut-être se retirer », nous vous proposons de relire cet article du 24 mai.

Kiev, Marioupol, et maintenant Severodonetsk ? Après trois mois de combat, c’est au tour d’une nouvelle ville de prendre le visage martyre de la guerre en Ukraine, la première ayant été un trop gros objectif même pour l’ogre russe, la deuxième venant de rendre les armes, littéralement épuisée, après de longues semaines de bombardements intensifs. Bien malgré elles, ces deux villes incarnent la tragédie qui se trame aux portes de l’Europe, quitte à faire oublier Kherson, Kharkiv ou encore Melitopol. Nouvelle cible privilégiée de l’armée russe, Severodontesk rentre-t-elle dans la même catégorie, éclipsant déjà sa jumelle Lysyschansk ?

Contrairement à la capitale ou à l’immense port sur la mer Azov, Severodonetsk « ne présente pas vraiment d’intérêt stratégique », estime Philippe Migault, directeur du Centre Européen d’Analyses Stratégiques (CEAS). « C’est plus une affaire de symbole que de tactique », abonde l’ancien général Vincent Desportes, qui établit un parallèle avec « la saillie de Verdun en 1916, que la France refuse de lâcher ». A l’image de la cité sur la Meuse, Severodonetsk est en effet la ville la plus à l’Est contrôlée par les Ukrainiens, enfoncée dans le territoire acquis aux Russes.

10.000 à 15.000 soldats ukrainiens retranchés

Une vraie épine dans le pied, ce qui rend « difficile de lancer une offensive » vers l’ouest pour la Russie, juge celui qui est désormais professeur de stratégie à HEC et Sciences Po et auteur de l’essai Visez le sommet (Ed. Denöel). D’autant que la ville abrite pas moins de 10.000 soldats, si ce n’est 15.000. « L’intérêt de la Russie est de détruire la résistance ukrainienne », et donc ces régiments, insiste Philippe Migault. La conquête, ou plutôt la « libération » de la totalité du Donbass, telle qu’elle est présentée par le pouvoir russe, s’en trouverait grandement facilitée.

Les colonnes de chars russes s’avancent tout de même. Popasna, à 45 kilomètres au sud, est tombée le 7 mai, et la tenaille ne devrait plus tarder à se refermer sur Severodonetsk. Un siège qui concentre une bonne partie des troupes russes, comme lors des premiers jours de celui de Marioupol. « L’effort russe se rétrécit à cause d’un problème de capacité », résume Vincent Desportes, alors que l’armée de Vladimir Poutine aurait déjà perdu 15.000 hommes selon les estimations britanniques, soit autant qu’en neuf années de guerre en Afghanistan.

Pas d’Azovstal bis

Ce qui n’encourage pas à aller se battre au corps à corps, ni à défendre le moindre coin de rue. « Les Ukrainiens vont s’accrocher aux ruines », lance l’ancien général. La poche de résistance ne pourra toutefois pas s’organiser comme à Marioupol, où l’usine sidérurgique d’Azovstal avait succédé à la cité comme dernier rempart ukrainien sur la mer. Il y a bien une grande usine, Azot, « mais c’est un grand centre chimique », aux cuves remplies de substances dangereuses. « C’est risqué d’y installer un centre de résistance », tempère Philippe Migault.

Pour le moment, la Russie se contente de pilonner la ville jour et nuit, et coupe peu à peu ses moyens de communiquer. Ce mardi matin, l’un des deux ponts qui liaient encore la ville au reste de la région est tombé, « et le dernier est sous le feu de l’artillerie russe », affirme le directeur du CEAS. Comme Marioupol, Severodonetsk semble donc condamnée à être irrémédiablement défigurée, des quartiers entiers être détruits et sa population à souffrir de la faim et de la soif. Le réseau d’électricité, lui, a été coupé depuis plusieurs jours.

Et ensuite ?

Alors qu’une grande partie des 230.000 habitants a fui, des dizaines de milliers de civils resteraient coincés à Severodonetsk, sans chemin désormais pour quitter la ville en sécurité. Le martyre de ses habitants et la résistance de ses soldats forment « la deuxième étape de la gloire ukrainienne », image alors Vincent Desportes, pour qui la nation ukrainienne « s’est surtout forgée depuis 2014 » et « a besoin de ce genre de symboles ». Ne pas tomber trop vite après Marioupol devient alors un enjeu en soi, « ce seraient des défaites qui s’enchaînent », mauvaises pour le moral de l’Ukraine tout entière, craint Philippe Migault.

A l’inverse, l’armée russe se retrouverait « dans une spirale de succès ». Et ensuite ? « Ça sera Slaviansk et Kramatorsk, pour achever la conquête du Donbass », indique le directeur du CEAS. Moins catégorique, Vincent Desportes évoque la possibilité de passer « enfin aux négociations », avec une armée ukrainienne sévèrement amputée, à moins que la Russie ne prolonge son avantage au sud, vers Mykolaïev puis Odessa… la troisième Marioupol ?