« Je veux dire à Douch qui était ma soeur »

Faustine Vincent

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Les victimes des Khmers rouges qui vivent en France se réunissent tous les ans dans le bois de Vincennes. Cette année, ils ont affiché les portraits des Khmers rouges qui vont être jugés (à g.), ont fait brûler de l'encens en mémoire des disparus (au centre) et ont exposé des images du centre de torture S21 (à dr.).
Les victimes des Khmers rouges qui vivent en France se réunissent tous les ans dans le bois de Vincennes. Cette année, ils ont affiché les portraits des Khmers rouges qui vont être jugés (à g.), ont fait brûler de l'encens en mémoire des disparus (au centre) et ont exposé des images du centre de torture S21 (à dr.). — photos : S. ORTOLA / 20 MINUTES

Un autel a été dressé à l'entrée de la pagode, où se mêlent des effluves

d'encens, de riz et de légumes grillés. Là, une couronne de fleurs a été déposée, barrée d'un large ruban blanc : « A la mémoire des victimes du génocide commis par le régime khmer rouge de Pol Pot ». En ce matin d'avril, au bois de Vincennes, à Paris, la diaspora cambodgienne rend hommage à ses morts. Une commémoration inexistante au Cambodge, mais qui a lieu tous les ans en France depuis 1994.

Cette année, pourtant, la cérémonie a pris un tour différent avec l'ouverture du procès des Khmers rouges au Cambodge. Ung Boun-Hor, présidente de l'Association des victimes du génocide des Khmers rouges, veut inciter les rescapés à déposer plainte. « Au Cambodge, ce sont des courageux qui portent plainte, car la propagande khmère rouge continue et distille la peur. De plus, les gens ne croient plus en la justice et savent à peine que ce procès a lieu. En France, c'est plus facile, parce qu'on est informés et qu'on est sûrs que nos avocats vont nous défendre correctement. Si j'étais encore au Cambodge, je n'aurais pas porté plainte. Là, oui », explique-t-elle en affichant les photos des cinq Khmers rouges jugés au tribunal mixte de Phnom Penh.

Antonya Tioulong a elle aussi franchi le pas. Fille d'un ancien proche collaborateur du roi Sihanouk, elle est arrivée en France en 1970, l'année où le roi a été renversé. Sa soeur aînée, Raingsi, avait préféré rester au Cambodge. C'est pour elle qu'Antonya, devenue directrice de la documentation au magazine L'Express, porte plainte aujourd'hui. « Raingsi m'a écrit régulièrement pendant quatre ans, raconte Antonya, puis a programmé de rejoindre la famille à Paris pour des vacances en mai 1975. » A partir d'avril, la correspondance s'arrête brutalement. « De 1975 à 1979, c'est le black-out total. »

Il aura fallu des années d'enquête personnelle pour qu'Antonya retrouve la trace de sa soeur. Les témoignages des membres de sa famille qui ont survécu et un séjour au Cambodge, vingt-quatre ans plus tard, lui permettront de reconstituer son histoire. Arrêtée puis déportée dans un camp de travail, Raingsi a ensuite été transférée au centre de torture S21, où seront exécutés 16 000 Cambodgiens sous la direction de Douch. Interrogée, accusée de travailler pour la CIA, torturée, elle y meurt « le 31 avril 1976 », affirment les archives. « Une date qui n'existe pas », relève Antonya d'une voix blanche. Elle porte plainte aujourd'hui contre Douch, attend une date de convocation au tribunal, et tremble à l'idée de ne pas pouvoir s'y rendre. « Et si je me cassais une jambe ? J'ai tellement attendu ce procès... J'ai toujours peur qu'il y ait un grain de sable. » Quand le moment viendra, Antonya entend s'adresser directement à Douch. « Je veux lui dire qui était ma soeur, lui expliquer en face qu'il a tué une personne innocente. C'est effrayant de se confronter à un assassin, mais je veux le faire. J'espère que j'arriverai à la défendre, à être son avocat, puisqu'elle ne peut plus parler », dit-elle, le souffle court. Ce qui lui importe avant tout, dans ce procès, c'est de pouvoir « désigner Douch, l'assassin de ma soeur. Qu'il soit reconnu formellement comme tel serait la moindre des choses. »

Malay Phcar, lui, n'en attend rien. Arrivé en France en 1980, où il travaille comme intervenant en arts plastiques dans les écoles primaires, il a perdu ses deux parents et trois frères et soeurs pendant le génocide. Il a longtemps hésité à porter plainte avant de se décider, sur le conseil d'un avocat. « Pour voir », dit-il. Voir comment cette justice fonctionne de l'intérieur, d'un oeil à la fois distant, curieux et ironique. Certaines absurdités administratives le confortent dans son scepticisme. « J'ai dû remplir des cases sur les préjudices subis. On m'a renvoyé le papier parce que j'avais écrit au stylo noir et non au stylo bleu ! Ce tribunal n'est pas sérieux », sourit-il. Le procès a d'autant moins de valeur à ses yeux que « seuls cinq vieux Khmers rouges sont jugés. Les autres s'enrichissent. »

En tout, jusqu'à présent, le tribunal a enregistré moins de deux mille plaintes. « C'est un chiffre dérisoire en comparaison des deux millions de victimes, remarque Ung Boun-Hor. Les gens ont peur, à tort ou à raison, qu'ils soient au Cambodge ou réfugiés à l'étranger. »

Aux abords de la pagode, un groupe de femmes bavarde gaiement devant un panier de DVD khmers piratés. Toutes sont venues participer à la commémoration. Aucune n'a porté plainte. « Trop difficile », confie l'une. « Trop tard », dit une autre. Les regards se détournent aussitôt. Puis une femme s'avance et glisse à l'oreille : « On ne peut pas en parler, les Khmers rouges sont partout. » Elle s'approche plus près encore, le regard inquiet : « Ils coupent la tête », chuchote-t-elle en passant son pouce sur son cou. Elle s'esquive aussitôt, saisie par cette peur de plomb qui perdure, trente ans après, dans un bois en région parisienne. W