Etats-Unis : Comment la théorie du « grand remplacement », devenue « mainstream », alimente le terrorisme d’extrême droite

DECRYPTAGE Depuis cinq ans, la théorie conspirationniste s’est invitée dans le débat public et est régulièrement invoquée par les auteurs de tueries racistes, comme à Buffalo

Philippe Berry
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Des manifestants néo-nazis et d'extrême-droite autour d'une statue de Thomas Jefferson, le 11 août 2017 à Charlottesville, en Virginie.
Des manifestants néo-nazis et d'extrême-droite autour d'une statue de Thomas Jefferson, le 11 août 2017 à Charlottesville, en Virginie. — EDU BAYER/AP/SIPA
  • Le tireur de Buffalo, comme ceux d’El Paso ou de la mosquée de Pittsburgh, a invoqué la menace du « grand remplacement ».
  • Au cours des dernières années, cette théorie conspirationniste est devenue « mainstream » et n’est désormais plus taboue au sein du parti républicain.
  • Dans le même temps, le terrorisme d’extrême droite a fortement augmenté depuis 2015.

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Le tireur de Buffalo a 16 ans et s’ennuie pendant le confinement en mai 2020, quand il commence à traîner sur le forum « /pol/ » (politiquement incorrect) du site 4chan. Deux ans plus tard, le 14 mai dernier, Payton Gendron descend de sa voiture armé d’un fusil semi-automatique et vêtu d’un gilet pare-balles, une caméra GoPro attachée sur son casque. Méthodiquement, il sème la mort dans un supermarché d’un quartier noir, abattant dix personnes et en blessant trois autres, une horreur qu’il diffuse en direct sur Twitch.

En ligne, il laisse un manifeste raciste et antisémite de 180 pages dénonçant le « remplacement » de la population blanche et chrétienne par des minorités, en cours, selon lui, aux Etats-Unis. Il est loin d’être le premier. Depuis 2018, au moins cinq auteurs de tueries de masse ont invoqué cette théorie conspirationniste pour justifier leur action, pendant que le terrorisme d’extrême droite atteignait son plus haut niveau aux Etats-Unis en 2020. Dans le même temps, les discussions autour de ce soi-disant « grand remplacement », dénoncé comme un « poison » par Joe Biden, ont quitté les tréfonds d’Internet pour s’inviter sur la place publique. Avec l’aide du présentateur de Fox News Tucker Carlson et de plusieurs élus républicains trumpistes.

Un racisme décomplexé sous Donald Trump

Théorisé en 2010 par l’auteur français d’extrême droite Renaud Camus, ce « grand remplacement » s’est vite exporté aux Etats-Unis, où il a des racines anciennes avec la théorie du complot du « génocide blanc ». Dès 1916, dans Le Déclin de la grande race, l’eugéniste américain Madison Grant s’inquiète de la baisse de la natalité dans la classe aisée, principalement blanche. Au début des années 1980, le groupe armé néonazi The Order « popularise l’idée que les juifs ''conspirent'' pour éliminer la race blanche », rappelle Carolyn Gallaher, chercheuse spécialiste des milices et de l’extrême droite.

Dès 2010, l’alt-right, la génération internet de l’extrême droite américaine menée par Richard Spencer et Nathan Damigo, propage la théorie de Renaud Camus à coups de mèmes et d’infographies sur 4chan et Reddit. Avec une culmination à Charlottesville, en 2017, quand des centaines de manifestants brandissant des torches scandent « Jews will not replace us » (« les juifs ne nous remplaceront pas »). James Fields fonce en voiture sur des contre-manifestants, tue Heather Heyer et blesse des dizaines de personnes. Donald Trump condamne les « néo-nazis et les nationalistes blancs » mais, dans la même phrase, assure qu’il y a « des gens bien des deux côtés ».

« Il est difficile de surestimer le rôle qu’a joué Donald Trump pour rendre cette idée (de la menace d’un remplacement) mainstream au sein du parti républicain », estime Carolyn Gallaher. Parmi les sorties de l’ex-président : il faut construire un mur face à une « invasion », les migrants d’Amérique centrale sont des « violeurs » et des « criminels », les réfugiés viennent de « pays de merde » («shithole countries »), les manifestants Black Lives Matters sont des « thugs » (gangsters), les footballeurs afro-américains qui mettent un genou à terre des « fils de pute »… « Donald Trump a créé un espace pour que chacun se sente libre d’exprimer publiquement son racisme sans même utiliser un langage codé », poursuit la chercheuse. Exit la menace des « banquiers internationaux », place aux « financiers juifs » et à « George Soros ».



L’effet Tucker Carlson

Les polémistes s’engouffrent dans la brèche. En avril 2021, le présentateur star de Fox News, Tucker Carlson, accuse en prime time les démocrates de chercher à « remplacer les électeurs actuels par des nouvelles personnes plus obéissantes venant du tiers-monde ». Six mois plus tard, à propos de l’accueil de migrants haïtiens, il parle d’un « grand remplacement » orchestré par l’administration Biden. « Tucker Carlson n’a pas créé le phénomène mais a surfé et amplifié la vague », juge Carolyn Gallaher. De nombreux élus républicains, de Matt Gaetz à Paul Gosar, lui ont emboîté le pas, avec une version light du « grand remplacement » sauce électorale.



Si un « remplacement » orchestré de l’électorat blanc relève de la conspiration, la diversification de l’Amérique est, elle, bien réelle : la part de la population blanche non-hispanique a baissé de 75 % à 60 % en trente ans, tandis que celle de la population hispanique doublait (de 9 à 18,5 %), tout comme celle de la population asiatique (de 3 à 6 %), pendant que celle de la population noire restait stable (autour de 13 %). Selon les projections du bureau du recensement, la population blanche devrait rester le groupe le plus important, mais passer sous les 50 % entre 2040 et 2050.

Le terrorisme d’extrême droite à des niveaux record

En 2019, le patron du FBI, Christopher Wray, a averti : les suprémacistes blancs représentent la « principale menace » intérieure. Entre 2015 et 2020, 333 attaques terroristes ont fait 110 morts, selon des chiffres recensés par le Center for Strategic and International Studies. Sur cette période, les sympathisants d’extrême droite sont responsables d’environ 80 % des attaques et des victimes, avec 73 incidents en 2020 – un record depuis que les chiffres sont compilés, en 1994 (*).



Au moins cinq tireurs ont explicitement cité la théorie du « grand remplacement » ou du « génocide blanc » pour justifier leurs actes : Robert Bowers (synagogue de Pittsburgh, 11 morts et 7 blessés en octobre 2018), John Earnest (synagogue de Poway, en Californie, 1 mort et 3 blessés, en avril 2019), Patrick Crusius (fusillade dans un Walmart d’El Paso, au Texas, 23 morts et 23 blessés en août 2019) et Payton Gendron à Buffalo. En ligne, ce dernier dit avoir particulièrement été influencé par l’Australien Brenton Harrison Tarrant, qui a tué 51 personnes dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande, en mars 2019.

James Piazza, professeur de sciences politiques et chercheur à l’université Penn Sate, s’est penché sur les facteurs déterminants dans le terrorisme d’extrême droite, avec une vaste étude portant sur la période 1970-2011. Sa conclusion : les facteurs économiques, souvent cités, ont bien moins d’influence que les facteurs politiques (qui est à la Maison Blanche, quelle est la rhétorique des candidats ? ) et surtout sociétaux. « Les changements sociaux et culturels survenus ces dernières décennies aux Etats-Unis ont catalysé l’extrémisme politique, à la fois violent et non-violent », précise-t-il à 20 Minutes. Il cite notamment « l’empowerment » des femmes et des minorités alimentant « le sentiment de perte du statut dominant des hommes blancs ».

(*) En 2021, le terrorisme d’extrême gauche (anarchistes et antifa) a fortement augmenté, pour représenter 40 % des attaques, mais seulement 3 % des victimes.