Guerre en Ukraine : « Ce sont les Ukrainiens qui ont forcé Volodymyr Zelensky à devenir un héros »

« 20 MINUTES » AVEC Régis Genté et Stéphane Siohan, tous les deux journalistes indépendants spécialistes de l’ex-URSS et du monde soviétique, ont publié ce jeudi la biographie du président ukrainien

Propos recueillis par Marie De Fournas
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Volodymyr Zelenskyy
Volodymyr Zelenskyy — Evgeniy Maloletka/AP/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • Avec le roman biographique Volodymyr Zelensky - Dans la tête d'un héros, les journalistes Régis Genté et Stéphane Siohan se penchent sur la recette qui a fait passer Volodymyr Zelensky de président que l'on observait avec perspicacité au héros contemporain de tout un peuple européen.
  • A travers la figure du président ukrainien, le livre décrypte l'histoire de la complexe société ukrainienne qui vit aujourd'hui une guerre face à la Russie, un tournant à l'issue encore incertaine.

En décembre, son nom était encore méconnu du grand public. En quelques mois, Volodymyr Zelensky est devenu une figure de la résistance ukrainienne face à l’envahisseur russe. Un héros pour ses concitoyens, mais aussi aux yeux d’une grande partie des Européens. Régis Genté et Stéphane Siohan, fins connaisseurs du président ukrainien, de son pays et du monde soviétique, ont entrepris d’écrire la biographie Volodymyr Zelensky – Dans la tête d’un héros, en pleine guerre entre Kiev et Moscou.

Régis Genté (à gauche) et Stéphane Siohan (à droite) auteurs du livre Volodymyr Zelensky - Dans la tête d'un héros.
Régis Genté (à gauche) et Stéphane Siohan (à droite) auteurs du livre Volodymyr Zelensky - Dans la tête d'un héros. - Olivier Juszczak / 20 Minutes

Enfant d’un quartier populaire dans une Ukraine membre de l’URSS, d’abord connu comme acteur d’une célèbre série télé, humoriste ou producteur, Volodymyr Zelensky est devenu président pacifiste puis chef de guerre aguerri. Retour avec les deux auteurs et journalistes indépendants sur le « phénomène Zelensky », quadra devenu le symbole d’une génération et d’un héroïsme contemporain.

Comment s’est passée la rédaction de ce livre ?

Régis Genté : Notre éditeur nous a donné un mois pour l’écrire ! On est tous les deux spécialistes du monde soviétique. Moi, je connais bien l’Ukraine, je vis en Géorgie et Stéphane, à Kiev. On n’a pas eu de recherches à faire, on a mis en forme trente ans d’expérience de terrain. On a réalisé l’ouvrage à distance, moi j’écrivais le squelette la journée et lui y mettait la chair et la couleur le soir.

Stéphane Siohan : J’avais dans un coin de la tête l’envie depuis un moment de me plonger dans le phénomène Zelensky. Je fais partie des premiers journalistes occidentaux à l’avoir rencontré lorsqu’il était candidat à la présidentielle​. J’avais cumulé en trois ans pas mal de matière : des interviews, des rencontres, des articles et aussi des choses non publiées. Je ne m’attendais juste pas à réaliser sa biographie en plein milieu du conflit.

Y a-t-il eu des contraintes à écrire cette biographie durant la guerre ?

Régis Genté : Il ne fallait pas tomber dans l’émotion, mais rédiger un livre qui puisse durer dans le temps. Montrer le héros positif et remarquable dans son entrée en guerre, tout en racontant aussi ses défauts et ce qui caractérise le personnage.

Stéphane Siohan : C’est dur de se poser et de se dire « c’est le bon moment de faire son portrait », alors qu’on ne connaît pas la fin de l’histoire et combien de temps elle va durer.

Si vous deviez évoquer le coup de génie de Zelensky…

Stéphane Siohan : Je pense que c’est lorsqu’après deux jours de guerre, il est descendu dans la rue avec ses associés, en mode Beatles, pour se filmer et dire : « nous sommes tous ici ». A ce moment-là, il vient d’échapper à la tentative d’assassinat orchestrée par un commando russe. C’est une façon de dire à Vladimir Poutine « va te faire foutre », mais c’est aussi un coup de maître en com' politique. C’est le message qui va sonner la révolte. Avant ça, les Ukrainiens avaient de vrais doutes sur comment leur président se comporterait en cas de conflit militaire.



Quelle est la phrase de Volodymyr Zelensky qui vous a le plus marqués ?

Régis Genté : C’est lorsqu’il a répondu aux Américains qui proposaient de l’évacuer d’Ukraine pour le placer en sécurité : « J’ai besoin de munitions, pas d’un taxi ». Il définit là ses rapports avec les Occidentaux. On peut être la grande Allemagne, les Etats-Unis ou un pays apportant un soutien majeur, Zelensky peut quand même dire les vérités de manière frontale. C’est du culot pertinent, sans être dans l’insulte.

Stéphane Siohan : Zelensky est capable de balancer des expressions qui ne veulent rien dire. Sa campagne électorale en est bourrée. Mais en 2019, lors de son discours d’intronisation comme président, il dit « chacun de nous est président ». Il dit au peuple qu’il n’est pas plus haut qu’eux et cela pose une pratique de gouvernance dans un pays comme l’Ukraine qui est totalement anti autoritaire, à l’exact inverse de la culture politique russe.

Volodymyr Zelensky roi de l’image ?

Stéphane Siohan : Moi, je l’appelle le « président écran » parce qu’il en a fait la base de sa carrière. Ceux de la télévision, en tant qu’acteur et producteur. Sa société de production est la plus grosse société de contenus audiovisuels de l’ex-URSS, hors Russie. Son équipe sait exactement comment cadrer les images et comment l’utilisation de telle caméra ou tel objectif va influer sur les émotions des spectateurs. Il est à la croisée de tous les médiums contemporains : la télévision, les réseaux sociaux, les séries dont il a très bien compris l’importance. En ça, il a une modernité folle, car il maîtrise mieux les codes de l’image que n’importe quel autre chef européen.


Comment Volodymyr Zelensky est-il passé de président qu’on ne prenait pas au sérieux à héros ?

Stéphane Siohan : En 2019, lorsqu’il arrive dans l’arène politique, Volodymyr Zelensky n’a pas fasciné du tout les journalistes étrangers. Ils étaient plutôt intrigués et très méfiants, tout simplement parce qu’il n’était pas au point. De mon premier entretien avec lui qui a duré deux heures, on peut jeter 80 % de contenu, complètement vide de sens. On avait un homme qui n’avait pas de colonne vertébrale politique, qui était dans la communication. Les spécialistes de la région l’observaient avec circonspection, tandis que la presse étrangère l’a enfermé dans la case trop simpliste du « Coluche ukrainien ». Aujourd’hui, il est adoré par la presse internationale qui connaît moins l’Ukraine. Les journalistes de la région ont un peu plus de recul, car ils connaissent les petits compromis et les affaires liées à sa personne.

Régis Genté : La question, c’est peut-être moins « pourquoi est-il devenu un héros chez nous ? » que « pourquoi les Européens ont-ils besoin d’un héros ? ». Les Occidentaux ont bien compris que derrière ce conflit, c’est la question de l’avenir démocratique dans le monde qui se joue. On a le sentiment que la guerre revient en Europe et qu’il faut quelqu’un qui se lève contre.

Volodymyr Zelensky est-il le symbole d’un tournant de l’Ukraine ?

Stéphane Siohan : Volodymyr Zelensky porte en lui la dramaturgie et la problématique de ce conflit entre l’Ukraine et la Russie, qui n’est pas une opposition entre russophones et ukrainophones, gens de l’Est et gens de l’Ouest. Il y a en Ukraine un vrai clivage générationnel entre ceux qui ont connu l’empire soviétique et ceux qui ne l’ont pas connu. Le personnage de Volodymyr Zelensky raconte cette histoire. Il avait 13 ans au moment de la chute de l’URSS, donc il ne l’a pas connue. Il fait partie de cette génération pour qui l’URSS ne veut rien dire et que Vladimir Poutine ne veut pas voir émerger.

Volodymyr Zelensky maîtrise mieux les codes de l’image que n’importe quel autre chef européen. »

Zelensky, c’est cette nouvelle middle class urbaine : des jeunes parents, pleins d’énergie, de positivisme, beaucoup moins cyniques que ceux qui ont connu la fin de l’URSS et qui ont un vrai projet de construction pour leur pays. Zelensky est à leur image et les a emmenés dans son sillage au pouvoir. Ils ont compris que si la Russie envahissait l’Ukraine, ils allaient tout perdre. C’est une guerre du temps, avec d’un côté la Russie qui voudrait l’arrêter et de l’autre les Ukrainiens qui voudraient l’accélérer.

Quelle est cette recette qui a fait de Volodymyr Zelensky un héros ?

Régis Genté : Il a une légitimité par les urnes, il incarne le projet d’un peuple, fait de la politique par le bas, suit l’avis de la population. Le courage qu’il a montré, c’est le courage que montrent des millions d’Ukrainiens qui se battent.

Stéphane Siohan : Il est un héros parce que l’Ukraine est constituée d’une multitude de héros. C’est un pays dont la population accepte de sacrifier son confort personnel pour une idée, dont les citoyens sont prêts à donner leur vie. Volodymyr Zelensky le savait. Il n’avait pas d’autre choix que d’être à la hauteur. Ce sont les Ukrainiens qui l’ont forcé à devenir un héros.