Guerre en Ukraine : Pourquoi le chancelier allemand, Olaf Scholz, s’est-il résolu à livrer des chars à Kiev ?

STRATEGIE Le chancelier Allemand, Olaf Scholz, a été sévèrement critiqué par la communauté internationale pour son attentisme concernant la livraison d'armes lourdes à Kiev

Camille Poher
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Le chancelier allemand Olaf Scholz.
Le chancelier allemand Olaf Scholz. — Markus Schreiber/AP/SIPA
  • Ce mardi, l’Allemagne a annoncé la livraison à l’Ukraine de chars de type « Guepard ».
  • Ces blindés, spécialisés dans la défense antiaérienne, proviendraient des stocks de l’industrie allemande de défense. Cette livraison a lieu alors que Kiev réclame de l’artillerie lourde et des blindés pour tenter de repousser les forces russes dans les vastes plaines du sud et de l’est du pays.
  • Pourquoi Olaf Scholz a-t-il fait volte-face et livré des chars à Kiev ? Réponses avec le chercheur Paul Maurice, de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

C’est un signal fort. L’Allemagne, quatrième puissance mondiale, a autorisé la livraison de chars de type « Guepard » en Ukraine. Un véritable tournant dans la politique étrangère prudente – voire frileuse – adoptée jusqu’alors par le chancelier Olaf Scholz. Cette livraison d’armes lourdes a été annoncée ce mardi, alors qu’une quarantaine de pays étaient réunis à la base de Ramstein (ouest du territoire allemand), à l’invitation des Etats-Unis, pour évoquer le renforcement de la défense de l’Ukraine. Mais pourquoi l’Allemagne a-t-elle tant tardé à envoyer l’artillerie lourde ? Et, surtout, pourquoi Olaf Scholz a-t-il fait volte-face ? Eléments de réponses avec Paul Maurice, chercheur au comité d’études des relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

Pourquoi Olaf Scholz a-t-il mis si longtemps à impliquer l’Allemagne dans la guerre en Ukraine ?

« Il est important de préciser que l’Allemagne a livré des armes à l’Ukraine dès les premiers jours du conflit », explique Paul Maurice. En effet, dès le 27 février, le gouvernement allemand a annoncé la création d’un fonds spécial de 100 milliards d’euros pour remettre à niveau la Bundeswehr (armée nationale de la République fédérale d’Allemagne). Une mise à niveau qui a également permis à l’Allemagne de se conformer à la règle de l’OTAN qui exige que 2 % du PIB soient consacrés à la défense. Seulement les armes livrées depuis ce jour à l’Ukraine n’étaient pas des armes lourdes et pas les meilleures non plus, à en croire notre chercheur de l’Ifri : « Jusqu’ici l’Allemagne vidait un peu ses stocks d’armement, notamment ceux de l’ex-  RDA ».

La raison officielle ? « Pour des raisons politiques mais surtout historiques, l’Allemagne a pour principes de ne pas envoyer d’équipements létaux dans les zones de conflit où ses armes contribueraient à une forme d’instabilité, explique Paul Maurice. Ce qui est un paradoxe si l’on regarde bien, car l’Allemagne est un des plus gros exportateurs d’armes au monde. »

Le chancelier social-démocrate a-t-il finalement cédé à la pression internationale ?

Avec l’enlisement du conflit, très vite les alliés et surtout les Etats-Unis ont attendu plus de l’Allemagne. « Par plus, on entend évidemment la livraison d’armes plus lourdes et plus offensives afin d’assurer une défaite ou a minima une victoire moins nette de la Russie », analyse Paul Maurice. Les Américains ont notamment fourni près de cinq milliards de dollars (4,7 milliards d’euros) d’équipements militaires à l’Ukraine depuis le début du conflit, les attentes sur le quatrième plus gros exportateur d’armes au monde devenaient donc pressantes.

Mais au-delà de la scène internationale, c’est au cœur de son propre pays que la politique de Scholz a fait débat. « Au sein même de sa majorité, des voix se sont montrées favorables à la livraison de matériel offensif », rappelle l’expert à 20 Minutes. Plus étonnant encore, le parti Vert allemand s’est lui aussi positionné dans ce sens : « Ce qui est particulièrement surprenant pour un parti de tradition pacifiste. »

La politique du chef d’Etat allemand serait-elle trop favorable à la Russie ?

La question des connexions des sociaux-démocrates (SPD), dont fait partie le chancelier, avec le pouvoir Russe a rapidement fait son apparition en Allemagne, comme dans l’ensemble des pays occidentaux. « Depuis le début de la guerre en Ukraine, le SPD allemand est vivement critiqué pour son attitude ambivalente à l’égard du Kremlin », explique Paul Maurice. Dans les cas les plus médiatiques, on retrouve évidemment celui de l’ex-chancelier allemand Gerhard Schröder. « Ce dernier, qui est toujours membre du conseil de surveillance de Gazprom, est vivement décrié dans la presse allemande », explique notre expert. Plus récemment, le président fédéral allemand, Frank-Walter Steinmeier, a de son côté été interdit de visite en Ukraine, jugé trop proche du président Vladimir poutine. Enfin, selon le chercheur à l’Ifri, « Sigmar Gabriel, vice-chancelier sous Angela Merkel, est allé jusqu'à publier une tribune accusant les Ukrainiens de maltraiter les Allemands ».

Des accointances qu’Olaf Scholz a finalement balayées d’un revers d’interview. « Il y a des présentations falsifiées et calomnieuses de la politique européenne et russe du SPD, cela m’agace », a déclaré le chancelier dans une interview accordée au Spiegel le 22 avril dernier. Selon Paul Maurice, si les différentes raisons citées ci-dessus expliquent en partie la frilosité de l’Allemagne dans son engagement envers l’Ukraine, il existe encore une autre explication : « Olaf Scholz a tout simplement peur d’être considéré comme belligérant et d’être le premier, avec la mise à disposition de son matériel militaire de pointe, à envisager réellement une Troisième Guerre mondiale. »