Guerre en Ukraine : Qu’entend-on par « armes chimiques », quels sont leurs effets et comment s’en prémunir ?

MENACE Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Ce jeudi, une experte dévoile les caractéristiques d’une arme interdite... mais encore utilisée

20 Minutes avec The Conversation
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Les armes chimiques sont principalement des armes de terreur, par sa capacité à frapper de façon indifférenciée et imprévisible
Les armes chimiques sont principalement des armes de terreur, par sa capacité à frapper de façon indifférenciée et imprévisible — pxhere.com CC0
  • Les armes chimiques ne blessent pas seulement le corps : le risque, diffus, souvent imperceptible, nuit tout autant à la santé mentale des soldats et des populations menacées, selon notre partenaire The Conversation.
  • Le protocole de Genève, qui a été signé en 1925, interdit l’utilisation d’armes chimiques (et biologiques) à la guerre… Ce qui n’a toutefois pas empêché que certaines soient employées ensuite.
  • Cette analyse a été menée par Mutti Anggitta, analyste en chef pour la sécurité au Lab 45 (Indonésie).

Sur les zones de conflits, les armées disposent de deux types d’armes : celles dites conventionnelles, et d’autres dites « non conventionnelles ». Incluses dans la classification des armes de destruction massive, elles regroupent les armes nucléaires, radiologiques, bactériologiques et chimiques – des poisons potentiellement mortels qui peuvent être disséminés sous forme de gaz, d’aérosols ou de liquides.

Pour ces armes « NRBC », l’impact peut être très étendu et frapper de manière indiscriminée et incontrôlée tant les troupes que les civils. Ce qui renforce le sentiment de vulnérabilité.

Ces caractéristiques des armes chimiques en font donc aussi des instruments de terreur. Elles ne blessent pas seulement le corps : le risque, diffus, souvent imperceptible, nuit tout autant à la santé mentale des soldats et des populations menacées.

​Caractéristiques des agents chimiques

Il existe quatre types d’agents chimiques :

  • Les agents suffocants ou asphyxiants (chlore, phosgène…). Ils provoquent une irritation des voies respiratoires et endommagent les poumons en y causant la formation d’œdème (ils se remplissent de liquide).
  • Les agents sanguins (cyanure d’hydrogène, chlorure de cyanogène gazeux, etc.) Ce sont des poisons puissants et à action rapide et diverse. Ils peuvent bloquer la respiration au niveau des cellules et, partant, empêcher le fonctionnement des organes vitaux. Ils peuvent également attaquer des enzymes, ces protéines qui catalysent presque toutes les réactions biologiques du corps. Ce qui paralyse la synthèse des molécules utilisées comme source d’énergie, et entraîne des vomissements, des vertiges, une perte de conscience et la mort.
  • Les agents vésicants (ypérite sulfureuse, ou gaz moutarde, la léwisite…) Profondément irritants, ils brûlent et endommagent la peau, les yeux, les muqueuses – comme à l’intérieur des poumons – et d’autres tissus du corps.
  • Les agents neurotoxiques ou innervants, qui sont divisés en deux groupes : les agents de la série V (pour venimeux) et les agents de la série G (car produit à l’origine par IG Farben, en Allemagne). (Le Novitchok entre dans cette catégorie)

Exercice antiterroriste dans le métro de Lille, 2004 © François Lo Presti / AFP (via The Conversation)

Ces deux groupes désactivent des enzymes essentielles du système nerveux, ce qui entraîne une perte du contrôle de son corps, des convulsions et la mort par paralysie respiratoire. Même en faible concentration, ils peuvent blesser en provoquant essoufflement, déficience visuelle, etc.

Au sein de la série V, l’agent le plus connu est le VX, poison mortel qui pénètre dans le corps par contact avec la peau. Les autres sont les VE, VM, VG et V-gas. Les informations détaillées sur leurs caractéristiques, qui permettraient de travailler à s’en prémunir, sont peu disponibles en littérature ouverte.

L’utilisation de l’agent VX comme poison a été largement débattue après le meurtre de Kim Jong-nam, le demi-frère du dirigeant nord-coréen Kim Jong‑un, en février 2017 en Malaisie.

Les agents de la série G comprennent notamment les gaz soman (GD), sarin (GB) et tabun (GA). Ils provoquent principalement la mort suite à leur inhalation.

En mars 1995, une attaque au sarin perpétrée dans le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo a fait douze morts et un millier de blessés. Plus de 5000 personnes ont dû se faire soigner suite à cet événement.

​Un usage désormais officiellement interdit

(La Première Guerre mondiale, rappelle l’ Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, qui a vu être déversées plus de 124.000 tonnes de chlore, gaz moutarde, etc., a laissé plus d’un million de soldats marqués à vie. 90.000 autres sont morts dans des circonstances terribles au combat. Autant d’horreur qui a poussé à la réflexion et la rédaction de plusieurs protocoles visant à bannir leur usage)

L’utilisation des gaz lors de la Première Guerre mondiale a causé des ravages (soldats anglais de la 55ᵉ division aveuglés par une attaque à Ypres, dans les Flandres, en avril 1918) © Photo de Thomas Keith Aitken (Second Lieutenant), collections of the Imperial War Museums (via The Conversation)

Le protocole de Genève, qui a été signé en 1925, interdit l’utilisation d’armes chimiques (et biologiques) à la guerre… Ce qui n’a toutefois pas empêché que certaines soient employées ensuite. Si les gaz et leurs ravages sont le plus souvent associés à la Première Guerre mondiale, des usages plus récents sont ainsi toujours identifiés lors de conflits.

En 2017, la Croix-Rouge a annoncé que des civils à Mossoul, en Irak, avaient été exposés à des agents vésicants lors des combats entre les combattants de l’État islamique et les forces irakiennes soutenues par les États-Unis. (Leur utilisation est aussi débattue en Syrie)

Les contrôles internationaux des exportations réglementent la vente d’équipements utilisés pour leur production à grande échelle. Il est donc assez difficile d’acquérir des matières premières à cet usage. Or la plupart des agents chimiques ne se trouvant pas dans la nature, leur obtention passe par une synthèse industrielle et un investissement certain si l’on veut une production de masse.

Cependant, cette technologie est désormais disponible pour une large part d’agents chimiques. Et le matériel permettant leur fabrication à petite échelle peut être acheté auprès d’enseignes non spécialisées.

​Les impacts des armes chimiques

Les armes chimiques, notamment sous forme de gaz, sont particulièrement effrayantes. Il n’existe en effet pas encore de moyen de lutter contre les nuages de gaz, et certains produits sont capables de traverser le caoutchouc naturel, rendant ainsi les protections inutiles.

De plus, la plupart des quatre types d’agents sont invisibles, insipides, inodores, silencieux et insidieux – ce qui démultiplie encore l’aura de terreur qui les entoure.

Néanmoins, certains ont des odeurs typiques, que soldats et civils pourraient être formés à reconnaître. Par exemple, l’ypérite sent l’ail, le cyanure d’hydrogène l’amande amère, le phosgène le foin fraîchement coupé et la léwisite le géranium.

La difficulté de détecter la menace chimique la rend particulièrement dangereuse. (2ᵉ régiment de Dragons NRBC en action dans un laboratoire clandestin en France, en 2017.) © Guillaume Souvant / AFP (via The Conversation)

Mais en présence d’un nuage chimique, les soldats ne peuvent qu’attendre que le gaz s’éloigne – et espérer que leurs masques et respirateurs vont être efficaces. Si bien qu’ils développent parfois une « phobie du masque à gaz », ou un sentiment de claustrophobie, lorsqu’ils portent des masques de protection.

En outre, lorsque les soldats sont incapables d’éviter ces situations anxieuses, ils peuvent devenir nerveux, paniqués, irrationnels ou subir des changements de leur personnalité, se sentir détachés d’eux-mêmes. Par exemple, ils peuvent enlever leur masque à gaz ou courir sans se soucier de rien. Il s’agit de symptômes courants chez les anciens combattants et les civils souffrant de syndrome de stress post-traumatique (PTSD).

La terreur qu’elles provoquent est partie intégrante de la composante psychologique des armes chimiques. Les soldats peuvent ressentir un sentiment accru de stress et de peur d’une attaque chimique juste en voyant l’artillerie, les avions, missiles ou autres systèmes pouvant servir à leur diffusion.

Cette angoisse due à l’insaisissabilité des gaz peut amener les soldats à penser, à tort, que des symptômes bénins de stress, d’anxiété et de maladies infectieuses mineures (écoulement nasal, éruptions cutanées, ampoules, irritation oculaire, essoufflement et diarrhée) sont les signes précoces d’exposition à des agents chimiques.

​Se protéger face aux agents chimiques

Le fait qu’un usage reste possible malgré l’interdiction impose aux armées de penser à la protection de leurs soldats. Au fil des conflits et de l’évolution de la connaissance des agents chimiques, de nombreuses techniques sont apparues.

Lors de la guerre du Golfe de 1991, les troupes américaines se protégeaient ainsi à l’aide d’équipements tels que des masques à gaz, des casques, des gants en caoutchouc, des survêtements de combat (ou BDO, pour « battle-dress over-garment »), des cagoules et des surbottes. ( La France dispose de ses propres équipements de protection)

Le BDO est une combinaison (manteau et pantalon) composée d’une couche intérieure de mousse de polyuréthane imprégnée de charbon destiné à absorber et piéger les agents chimiques, et d’une couche extérieure de coton avec des marques de camouflage. S’il confère une bonne protection, le port du BDO limite considérablement la capacité de combat – surtout s’il est porté longtemps.

BDO et cagoules associées provoquent une hausse rapide de la température corporelle, ce qui augmente ensuite le risque de coup de chaud et d’épuisement (dans le désert notamment). Les gants en caoutchouc limitent le sens du toucher et la capacité à effectuer des manipulations délicates. Les masques à gaz réduisent également la capacité à parler, entendre et voir.

Soldat américain portant une tenue de protection dans le désert koweïtien, mars 2003 © Desmond Boylan / Reuters (via The Conversation)

Mais, comme les militaires l’ont réalisé dès le premier conflit mondial, si les masques à gaz avec respirateurs protègent le plus souvent les voies respiratoires et les yeux, certains agents comme le gaz moutarde sont capables de les traverser.

Pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands ont utilisé de la poudre de blanchiment pour traiter les surfaces de peau attaquées. Cette méthode n’était pas optimale du fait de la quantité de produit nécessaire. De plus, les boîtes de poudre représentaient un fardeau supplémentaire à porter.

L’application de crème protectrice avant une attaque s’est également avérée inefficace, car elle n’offrait pas un rempart durable. Les unités mobiles américaines de bain, destinées à décontaminer les soldats, semblaient également inefficaces, car trop peu nombreuses et très lourdes.

Un autre angle de défense contre les attaques chimiques consistait en un système de détection portable sur le champ de bataille. Comme de nombreux agents chimiques sont inodores, les troupes avaient besoin d’un détecteur automatique et d’un système d’alarme pour les avertir à temps et leur permettre de mettre leur masque à gaz à temps.

Néanmoins, le détecteur présentait plusieurs faiblesses majeures. Il ne fonctionnait pas à des températures inférieures au point de congélation, pouvait tomber en panne de batterie et nécessitait un entretien fréquent.

Tout ceci donne aux armes chimiques un statut particulier. S’il a été prouvé qu’elles n’ont pas d’impact décisif sur l’issue d’un conflit, leur effet psychologique (sur les soldats comme sur les populations civiles) fait qu’elles continuent à être employées – au moins comme menace. Elles ont ainsi davantage une efficacité comme arme de terreur ou tactique (pour frapper un secteur déterminé limité) que comme armes de destruction massive stricto sensu.

Cette analyse a été rédigée par Mutti Anggitta, analyste en chef pour la sécurité au Lab 45 (Indonésie).
L’article original, rédigé en anglais, a été traduit puis publié sur le site de The Conversation.

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