Guerre en Ukraine : « Je pense que Kiev saura résister », estime Alona Shkrum, députée ukrainienne

20 MINUTES AVEC Pour la députée ukrainienne Alona Shkrum, Vladimir Poutine est un criminel de guerre qui a enfreint toutes les règles de droit international en envahissant l'Ukraine

Propos recueillis par Armelle Le Goff
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Alona Shkrum, le 8 mars 2022.
Alona Shkrum, le 8 mars 2022. — Alona Shkrum
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • Alona Shkrum, députée ukrainienne depuis 2014, nous a répondu par téléphone depuis Kiev, où elle s’est réfugiée dans l’appartement d’amis.
  • A ses yeux, Vladimir Poutine est un criminel de guerre, qui a enfreint toutes les règles de droit international en envahissant l’Ukraine.

Alona Shkrum, 34 ans, est députée en Ukraine depuis 2014. Avocate de formation, elle a fait ses études en Ukraine, à Paris et à Cambridge. Francophone, anglophone, elle est capable de parler aussi bien le russe que l’ukrainien.

Mariée à un autre député, qui a pris les armes pour intégrer la Défense territoriale, elle se bat ces derniers jours sur un autre front, pour le maintien du tissu économique de son pays. Dans l’interview qu’elle nous a accordée depuis le logement qu’elle occupe chez des amis, à Kiev, elle s’exprime avec une détermination et une force qui témoignent de sa volonté de résistance.

Pouvez-vous nous décrire la situation à Kiev actuellement ?

Nous sommes en guerre. Les forces russes sont systématiquement stoppées avant d’entrer dans Kiev. La semaine passée, la tension s’est accrue avec le couvre-feu imposé par les autorités afin de s’assurer que des soldats russes n’avaient pas pu pénétrer dans la ville. Les alertes et  les bombardements ont lieu toutes les 2 ou 3 heures. Malheureusement nous vivons cette situation depuis un mois et on commence à s’habituer. Et, paradoxalement, en dehors des alertes et des bombardements, la ville est calme, car des milliers de personnes ont fui la ville et des millions ont quitté le pays.

Vous n’avez pas pensé à quitter le pays ?

Je suis logée chez des amis, car mon logement n’est pas sûr. En tant que députée, je ne partirai pas, mais nous conseillons à toutes les familles qui ont des enfants de quitter le pays. D’autant qu’à Marioupol et à Kharkiv, les enfants sont visés.

Quelle est la situation en termes d’accès à la nourriture, à l’eau et à l’électricité à Kiev ?

Nous avons réussi à ouvrir les supermarchés ces derniers jours pour maintenir l’approvisionnement pour les habitants de Kiev. L’acheminement reste possible, car des routes vers l’ouest et les frontières européennes restent accessibles depuis Kiev. En tant que députée, je travaille ces derniers jours à maintenir au maximum l’activité économique du pays en encourageant les entreprises à se relocaliser au maximum à l’ouest du pays.

L’objectif, c’est de résister à tous les niveaux ?

Exactement. Nous devons soutenir et faire en sorte que notre économie se maintienne au maximum pour ne pas hypothéquer l’avenir de notre pays et faire en sorte que nos forces armées soient soutenues tant économiquement qu’en matière d’approvisionnement. Bien sûr, nous sommes extrêmement inquiets pour des villes comme Marioupol, où l’état de siège par les forces russes fait que nous ne pouvons venir en aide à la population, qui n’a ni eau, ni nourriture. Nous nous battons pour la mise en place de véritables couloirs humanitaires qui permettraient aux habitants de se mettre à l’abri des bombes russes, mais la situation est extrêmement compliquée.

Qu’en est-il au niveau politique ?

Nous avons réussi à organiser deux sessions parlementaires depuis l’invasion de notre pays par la Russie le 24 février et nous nous apprêtons à avoir une nouvelle session parlementaire dont je ne peux vous dévoiler la date pour des raisons de sécurité. Il est important que nous montrions aux Ukrainiens que nous assurons une continuité des institutions et du fonctionnement de l’Etat. Le président Volodymyr Zelensky nous a demandés, à nous les élus du peuple, de ne pas quitter l’Ukraine sauf pour raisons professionnelles, si nos actions doivent, par exemple, se faire depuis l’étranger.

Sur votre compte Twitter vous avez fustigé le maintien des activités de certaines entreprises françaises en Russie notamment Auchan, Leroy-Merlin et Danone, pourquoi ?

Vladimir Poutine est un criminel de guerre qui a envahi un pays indépendant en dépit de toutes les règles de droit internationales. Les sanctions qui ont été mises en place par l’Union européenne et les Etats-Unis à l’endroit de la Russie sont très importantes. Il faut mettre en place une isolation économique de la Russie, afin de faire plier Vladimir Poutine et arrêter le massacre que subit l’Ukraine depuis plus de trois semaines. Or, certaines marques européennes refusent de cesser leurs activités en Russie.

Êtes-vous inquiète pour Kiev ?

Je pense que Kiev saura résister. L’Ukraine a déjà su déjouer le plan de guerre éclair de Vladimir Poutine. Nos renseignements ont montré qu’il avait prévu de prendre Kiev au 2e ou 3e jour de l’invasion. Cela n’a pas été possible. Aujourd’hui, les tanks russes auront beaucoup de mal à rentrer dans Kiev. Et nous sommes prêts à nous battre. Mais nous voudrions plus de soutien et nous demandons une zone d’exclusion aérienne de l’Ukraine pour mettre en place des couloirs humanitaires véritablement sécurisés et nous aider à sécuriser nos centrales nucléaires.

Que pensez-vous de la position des Etats européens et de l’Otan, qui ne souhaitent pas être partie prenante du conflit ukrainien ?

Personne ne veut d’une troisième guerre mondiale, mais Vladimir Poutine l’a déjà enclenchée. Si personne ne l’arrête, après l’Ukraine, il envahira la Géorgie et la Moldavie. Il n’y a qu’à voir les bombardements russes, qui se rapprochent de plus en plus de la frontière polonaise. J’ai l’impression que l’histoire se répète, comme lorsque en 1940, les Etats-Unis ne voulaient pas entrer dans un conflit avec Hitler, pour éviter une montée des tensions à l’échelle du monde. Mais j’espère et je crois à la possibilité d’une coalition anti-Poutine, une alliance de pays, prêts à se battre pour arrêter le criminel de guerre qu’est devenu Vladimir Poutine.

Il semble que les renseignements américains redoutent des attaques chimiques de la part de La Russie en Ukraine, est-ce que cela recoupe certaines de vos informations remontant du terrain ?

En effet. Dans tous les cas, non seulement la Russie bombarde des cibles civiles -la maternité de Marioupol, le théâtre de la ville- mais ils utilisent aussi des bombes thermobariques ou des modèles interdits par le droit international, comme les bombes à sous-munitions. Tout cela vise à prouver qu’il peut faire ce qu’il veut avec des territoires qui doivent rester sous l’influence de l’Empire russe.

Vous croyiez à la violence de cette guerre, que prévoyaient les renseignements américains ?

Je vous avoue que je n’y croyais pas. Je pensais possible que les forces russes interviennent au Donbass et dans le sud de l’Ukraine, mais je ne croyais pas à l’ampleur de l’attaque que nous vivons, aux bombardements à Kiev, à Kharkiv, à Dnipro ou encore Marioupol. Deux jours avant le 24 février, j’étais à New York et je savais que nous nous préparions à des tensions mais, encore une fois, pas à un tel déchaînement de violences. Mais je ne crois pas à une guerre qui dure. Les sanctions économiques auxquelles est soumise la Russie, l’échec de son scénario de guerre éclair, l’impréparation de ses forces armées sur le terrain et nos propres capacités militaires, vont mettre à mal les projets de Vladimir Poutine.