Guerre en Ukraine : Trois choses à savoir sur l’irruption de « l’héroïne » Marina Ovsyannikova en plein JT russe

COURAGE Lundi soir, le JT de Pervi Kanal, première chaîne russe, a été interrompu par une productrice de la chaîne qui a scandé « Non à la guerre ! »

Diane Regny
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Marina Ovsyannikova a brandi en plein journal télévisé russe une pancarte contre la guerre en Ukraine.
Marina Ovsyannikova a brandi en plein journal télévisé russe une pancarte contre la guerre en Ukraine. — Capture YouTube
  • La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février et, afin de contrôler le récit de la guerre, le Kremlin se livre à une véritable guerre de l’information.
  • Les déclarations visant à « discréditer » les forces armées russes sont à présent passibles de quinze ans de prison et de nombreux réseaux sociaux ont été restreints ou bloqués en Russie.
  • Lundi soir, Marina Ovsyannikova, employée de la chaîne de télévision russe Pervi Kanal, a fait irruption lors du JT en brandissant une pancarte sur laquelle il était inscrit : « Non à la guerre. Ne croyez pas à la propagande. On vous ment, ici ». Elle a été arrêtée.

« No War. » Dans un pays où la liberté d’expression est passible de prison, la décision de Marina Ovsyannikova d’interrompre le journal télévisé en brandissant une pancarte contre la guerre en Ukraine est rarissime. Et courageuse. 20 Minutes revient sur cette spectaculaire prise de position dans un pays qui ne cesse de museler ses citoyens.

Que s’est-il passé ?

Lundi soir, Ekaterina Andreïeva présente le journal télévisé de la chaîne d’état Pervi Kanal (« Première chaîne »). Un travail auquel elle est rompue puisqu’elle l’exerce depuis plus de vingt ans. Mais lundi, durant son journal du soir, Vremia (« Le temps »), une femme, Marina Ovsyannikova, fait irruption derrière elle en brandissant une pancarte. Les phrases « Non à la guerre. Ne croyez pas à la propagande. On vous ment, ici » et « les Russes contre la guerre » s’affichent devant les caméras tandis qu’elle scande « Arrêtez la guerre ! Non à la guerre ! ». Impassible, Ekaterina Andreïeva continue de présenter son journal en direct avant que, dans la précipitation, un reportage sur les hôpitaux soit lancé par la régie.

Pour rappel, l’histoire de Pervi Kanal, canal de propagande du pouvoir, est ponctuée de scandales liés à la diffusion de fausses informations. En 2014, alors que Vladimir Poutine s’apprêtait à annexer la Crimée, la chaîne avait affirmé que des soldats Ukrainiens avaient crucifié un enfant de 3 ans. La chaîne reste immensément populaire en Russie et il s’agirait même de la chaîne la plus regardée, d’après The Atlantic.

Qui est Marina Ovsyannikova ?

Derrière cette grande pancarte au message fort, et ce geste encore plus impressionnant, se trouve Marina Ovsyannikova. Agée de 44 ans, elle est productrice chez Pervi Kanal. Dans une vidéo enregistrée avant son irruption durant le JT, la citoyenne russe a expliqué que son père est Ukrainien et sa mère Russe. « Ils n’ont jamais été ennemis », souligne-t-elle, qualifiant l’invasion en Ukraine de « guerre fratricide ».

Elle explique qu’elle travaille « malheureusement » depuis plusieurs années pour Kervi Channel, une chaîne de télévision qui « promeut la propagande du Kremlin ». « J’ai honte d’avoir laissé des mensonges se dire à la télévision, d’avoir laissé les Russes être zombifiés », explique-t-elle avant de faire irruption dans le studio.

D’après sa page Facebook, Marina Ovsyannikova a étudié à l’université d’Etat du Kouban, à Krasnodar près de la Géorgie, puis a été diplômée de l’Académie russe de la fonction publique et de l’économie nationale en 2005.

Quelles conséquences peuvent entraîner cette prise de position ?

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a qualifié mardi cette protestation d’acte de « hooliganisme ». Marina Ovsyannikova encourt de la prison ferme. D'après l'agence de presse russe Tass, la productrice de télévision a été arrêtée immédiatement après son intervention. En effet, inquiet de voir l’opinion publique se retourner contre lui, Vladimir Poutine a violemment réprimé la liberté d'expression depuis le début de la guerre en Ukraine. Un nouvel amendement pris dans ces circonstances permet de poursuivre toute personne propageant des informations visant à « discréditer » les forces armées russes. Et de la condamner à une peine pouvant aller jusqu’à quinze ans de prison.

« Je présume que ma cliente, Marina Ovsiannikova, encourt une procédure pénale et non pas administrative en vertu d’une nouvelle loi qui prévoit jusqu’à 15 ans de prison », a indiqué l’avocat Daniil Berman. « Il y a une forte probabilité que les autorités en fassent un exemple pour faire taire d’autres protestataires », a-t-il ajouté, soulignant qu’il n’a toujours pas pu rencontrer sa cliente ni savoir où elle est détenue exactement.

Il est aussi possible que Marina Ovsyannikova écope d’une lourde amende. Face à cette possibilité, Leonid Volkov, proche de l’opposant le plus connu de Vladimir PoutineAlexeï Navalny (empoisonné puis emprisonné), a réagi. « Nous sommes prêts à payer [son] amende » et celle de « tout autre employé de la chaîne qui ferait de même », assure-t-il sur Twitter.

La vidéo de Marina Ovsyannikova faisant irruption devant les caméras s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Sur son profil Facebook, des dizaines de milliers d’internautes lui envoient des messages de soutien, la qualifiant « d’héroïne ». Il n’est pas certain cependant que la productrice puisse les lire, ou même avoir connaissance du soutien de Leonid Volkov, car Facebook est bloqué en Russie depuis le 5 mars et Twitter restreint. Et l’emprise de Vladimir Poutine sur l’information en Russie grandit chaque jour un peu plus.