Guerre en Ukraine : A Przemysl, les réfugiés « ne partent plus rejoindre leur famille en Pologne, ils n’ont rien ni personne »

REPORTAGE Parmi les 3 millions d’Ukrainiens qui ont fui leur pays depuis l’invasion russe, près de la moitié a trouvé refuge en Pologne. Dans les villes frontalières, l’afflux d’exilés est géré dans des centres de transit à l’image de celui de Przemysl

Mikaël Libert
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Le centre de transit de réfugiés de Przemysl en Pologne — 20 Minutes
  • A Przemysl, ville polonaise de 60.000 habitants à quelques kilomètres de la frontière ukrainienne, un ancien centre commercial Tesco a été réquisitionné par les autorités locales pour servir de centre de transit pour accueillir les réfugiés.
  • « La volonté du gouvernement est que les personnes ne restent pas plus de 24 heures dans ces centres de transit avant leur transfert dans des villes plus éloignées de la frontière. Le souci, c’est que même dans les grandes villes, les capacités d’hébergement commencent à être engorgées », déplore une bénévole d’une ONG.
  • A l’extérieur du centre de transit, des chauffeurs, pancarte indiquant la destination en main, proposent aux réfugiés de rejoindre un autre pays. Les pompiers humanitaires du GSCF que nous avons suivi n’ont trouvé aucune personne à emmener en France.

De notre envoyé spécial en Pologne,

Selon les chiffres de l’ONU, ce sont près de 1,5 million d’Ukrainiens qui ont trouvé refuge en Pologne depuis le début de la guerre en Ukraine menée par la Russie. Si la situation est inédite pour ce pays, elle est néanmoins gérée de manière très efficace par les autorités locales et les organisations humanitaires. 20 Minutes s’est rendu au centre de transit installé dans un ancien centre commercial à Przemysl, une ville polonaise de 60.000 habitants à quelques kilomètres de la frontière ukrainienne.

Le flux ne tarit pas comme nous avons pu le constater, jeudi, à Korczowa, un poste frontière au sud de la Pologne. Il était 1 heure du matin, la température était de moins 9 °C. Malgré ces conditions difficiles, les exilés de guerre arrivaient encore de manière continue, par petits groupes d’une dizaine de personnes. Aussitôt sortis d’Ukraine, les réfugiés étaient pris en charge par des militaires et des pompiers. Une collation leur était proposée avant qu’ils ne soient invités à monter dans des bus en direction de Przemysl.

« Les capacités d’hébergement commencent à être engorgées » en Pologne

Dans cette commune, un ancien centre commercial Tesco a été réquisitionné par les autorités locales pour servir de centre de transit. Pour tous les nouveaux arrivants, le parcours est le même. A la sortie des bus, les réfugiés sont orientés vers un guichet improvisé afin de procéder à leur enregistrement : « L’idée est de savoir combien de personnes arrivent, qui elles sont et si elles désirent se rendre à un endroit particulier, pour rejoindre des proches par exemple », explique Maryna, une bénévole franco-polonaise de l’ONG Première urgence.

A Przemysl, en Pologne, un centre commercial a été réquisitionné pour accueillir les réfugiés ukrainiens.
A Przemysl, en Pologne, un centre commercial a été réquisitionné pour accueillir les réfugiés ukrainiens. - M.Libert / 20 Minutes

L’organisation est carrée, gérée par la municipalité et de nombreux volontaires. Toutes les cellules du centre commercial ont un rôle bien précis. Beaucoup ont été équipées de lits de camp sur lesquels les réfugiés peuvent se reposer. Les autres cellules du centre ont été aménagées en restaurant, pharmacie, local de fournitures pour bébés, local de vêtements… « La plupart des réfugiés qui arrivent sont des femmes, parfois avec des enfants et souvent dépourvues de tout. Ici, on leur donne ce dont elles ont besoin », nous assure un autre bénévole. « Je n’avais déjà pas grand-chose en Ukraine, aujourd’hui, je n’ai plus rien. Mais je ne vais pas me plaindre, beaucoup de femmes ont laissé leur mari à la guerre. Pas moi, et je suis en sécurité maintenant », déclare une jeune femme arrivée à Przemysl dans la nuit avec une amie.

« Plusieurs cas de femmes embarquées par des proxénètes »

Les bonnes volontés ne manquent pas. Pour que chacun trouve sa place, les volontaires doivent aussi passer par la case enregistrement afin d’utiliser au mieux les capacités de chacun. Interprètes, logisticiens, soignants… Une fois validés, ils obtiennent une accréditation indiquant leur rôle et portent des gilets pour être facilement identifiables par les réfugiés. Les derniers à devoir s’enregistrer, ce sont les chauffeurs proposant leurs services pour véhiculer les réfugiés. « Là, il s’agit d’une question de sécurité, pour ne pas laisser les personnes partir avec n’importe qui. Il y a eu plusieurs cas de femmes qui ont été embarquées par des proxénètes », affirme la bénévole de Première urgence. Ainsi, des affichettes placardées dans le centre de transit appellent à la prudence, incitant les réfugiés acceptant un transport à faire un selfie avec le chauffeur, à photographier sa plaque d’immatriculation et à envoyer le tout à une personne de confiance.

Soit par méfiance, soit parce que les Ukrainiens ne souhaitent pas s’éloigner de leur pays, les bonnes âmes proposant des hébergements dans d’autres pays d’Europe peinent à trouver des candidats. C’est le cas de Jean-Christophe, arrivé à Przemysl depuis le Luxembourg il y a quatre jours. « Je suis venu apporter de la nourriture et des fournitures pour bébés en espérant repartir avec quelques personnes. Je pensais que ce serait plus facile de trouver mais ça a pris du temps », reconnaît le quadragénaire. Sa patience a payé puisqu’une jeune femme, sa fille et son chien sont prêts à faire le long voyage. D’autres chauffeurs, postés devant l’entrée du centre, pancarte indiquant la destination en main, ont moins de succès. Les pompiers humanitaires du GSCF, une ONG du nord de la France, viennent de livrer 38 tonnes de matériel et fournitures au centre. S’ils avaient pu rapatrier en France un jeune couple, la semaine dernière, au retour de leur première mission, ils n’ont trouvé aucun ukrainien à transporter cette fois-ci.

A l’extérieur du centre, sur le vaste parking, un ersatz de marché s’est organisé. Un nombre incalculable d’organisations humanitaires y ont stationné leurs véhicules ornés de leurs logos respectifs. « La semaine dernière, il y en avait encore plus », se souvient Gentil De Passos, un bénévole de l’association GSCF. Il y a aussi beaucoup de stands proposant gratuitement de la nourriture d’horizons très différents. De la cuisine polonaise en passant par la fameuse saucisse allemande, des pâtes bolognaises servies par des pompiers belges ou encore des frites au ketchup préparées par un food truck vegan indien.

Stand de nourriture pour les réfugiés ukrainiens au centre de transit de Przemysl, en Pologne.
Stand de nourriture pour les réfugiés ukrainiens au centre de transit de Przemysl, en Pologne. - M.Libert / 20 Minutes

De l’autre côté, des étals de fournitures diverses, pour les enfants, les animaux et même des opérateurs téléphoniques qui distribuent des cartes SIM gratuitement. Çà et là, des vêtements sont abandonnés en tas. « On a tout ce qu’il faut de ce côté-là, il faut dire aux gens d’arrêter d’en envoyer », implore presque le militaire chargé de surveiller l’entrée de la plateforme logistique qui réceptionne les dons.

Au centre de Przemysl, les arrivées et les départs sont incessants et les lits ne sont jamais inoccupés très longtemps. « Ici, il y a environ 1.500 places, précise Maryna. Depuis une semaine que je suis ici, l’activité n’a jamais ralenti. La seule chose qui change, ce sont les gens ». Selon la bénévole, les vagues de réfugiés arrivant aujourd’hui sont composées de personnes qui n’ont pas de contact en Pologne et très peu de moyens. « Contrairement aux premiers exilés qui partaient rejoindre de la famille, ceux qui fuient aujourd’hui n’ont rien ni personne, ils sont complètement perdus », constate la Franco-Polonaise. Et ce centre de transit n’en est qu’un parmi les huit ouverts dans des villes frontalières et dont le plus grand a une capacité de 6.000 places.