Guerre en Ukraine : Plongés dans l’incertitude, les étudiants étrangers « tiraillés » entre la fuite et l’attente

REPORTAGE Parmi les deux millions de personnes qui ont quitté le pays, de nombreux étudiants étrangers ont fait le choix de partir

Hélène Sergent
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A la frontière entre la Hongrie et l'Ukraine, de nombreux étudiants étrangers arrivent chaque jour pour fuir les combats démarrés le 24 février dernier.
A la frontière entre la Hongrie et l'Ukraine, de nombreux étudiants étrangers arrivent chaque jour pour fuir les combats démarrés le 24 février dernier. — C.Katona/20Minutes
  • Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, plus de 2,3 millions de personnes ont quitté le pays, selon le dernier décompte de l’ONU.
  • Parmi ces réfugiés, de nombreux étudiants étrangers installés en Ukraine ont été contraints d’interrompre leurs cursus.
  • Une décision particulièrement difficile à prendre face aux incertitudes qui pèsent désormais sur la poursuite de leurs études et l’obtention de leurs diplômes.

De notre envoyée spéciale en Hongrie,

Reda « n’oubliera jamais » sa fuite d’Ukraine. Capuche sur la tête et valise à la main, cet étudiant marocain âgé de 22 ans parvient pourtant à esquisser quelques sourires en évoquant son périple entrepris depuis Dnipro. Arrivé en 2017 dans cette ville située au sud du pays pour suivre ses études de médecine, Reda a longuement hésité avant de tout quitter. « Les bombardements ont commencé le 27 février à 3 heures du matin. L’ambassade nous a rapidement conseillé de partir mais l’université nous laissait penser qu’il n’y avait pas de danger. J’étais tiraillé », explique-t-il. Une semaine après le début du conflit, Reda fait finalement ses valises, direction l’ouest.

Pendant vingt-quatre heures, le train bondé dans lequel le jeune homme est monté reste plongé dans le noir, « pour ne pas se faire repérer par les avions ». Arrivé à Lviv, Reda cherche à rejoindre la frontière hongroise. « On ne nous laissait pas monter dans les trains, il y avait clairement du racisme. Je suis resté à quai pendant sept heures. Franchement j’ai failli renoncer et rentrer mais j’ai fini par trouver un taxi », poursuit-il. Sur la route, le véhicule est contrôlé par des policiers. Un moment resté ancré dans son esprit : « Ils nous ont dit de retourner à Dnipro. Sous prétexte que je vivais en Ukraine depuis cinq ans, ils m’ont dit que je devais aider les troupes ukrainiennes à se battre et ils ont commencé à m’amener une kalachnikov. C’était terrifiant ».

« Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? »

Arrivé sain et sauf en Hongrie quelques heures plus tard, Reda a retrouvé à Budapest certains de ses camarades de promotion et compatriotes. Parmi eux, Badr, 32 ans, dernier du groupe à avoir quitté Dnipro. « Je me disais que ça allait se calmer. Jusqu’au jour où un missile est passé au-dessus de chez moi. J’attendais le choc, je suis resté figé. C’est ce qui m’a convaincu de partir », confie le jeune homme sur le parvis de la gare de Nyugati. Depuis, ces étudiants sont plongés dans « l’incertitude » : « On a investi beaucoup d’argent pour financer nos études et on y a consacré plus de quatre années. Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Est-ce qu’on va pouvoir continuer notre cursus ailleurs ? Est-ce qu’on va pouvoir obtenir notre diplôme sans repartir de zéro ? », s’interroge Badr.

Pour l’heure, aucune solution claire n’a été apportée à ces étudiants. Seule leur université leur a indiqué que les cours restaient suspendus jusqu’au 12 mars. Leurs familles respectives, elles, insistent pour les voir revenir au Maroc : « Ma mère flippait évidemment. Elle me disait de rentrer, que ma vie valait plus que mon diplôme. C’était compliqué quand on les avait au téléphone », glisse Badr. Pour convaincre ses ressortissants de revenir, le royaume a annoncé avoir mis en place des vols spéciaux au départ des pays voisins de l’Ukraine et à destination de Casablanca pour un tarif fixe de 750 dirhams (70 euros).

« On veut juste rentrer chez nous »

Une option que n’envisagent ni Badr ni Reda. Logés à Budapest pendant quelques jours grâce au soutien de l’Ambassade du Maroc en Hongrie, les deux amis préfèrent rester en Europe. « On doit partir en direction de Vienne puis de l’Allemagne. On va voir si on peut poursuivre notre cursus là-bas », explique le trentenaire. D’autres en revanche ont fait le choix de rentrer définitivement. Le traumatisme des bombardements a balayé toute alternative. A 18 ans, Mohad, étudiant indien originaire de l’état du Kerala, n’a qu’une hâte : retrouver les siens. « J’étudiais la médecine à Kharkiv. C’était terrible là-bas », décrit-il pudiquement, les mains enfoncées dans sa doudoune.

Après six jours de combats intenses, Mohad et ses amis ont réussi à quitter la ville pilonnée par les Russes : « On a marché longtemps, on a pris un bus puis un train pour arriver à Zahony en Hongrie ». Faute de visa, ces étudiants ont dû patienter plusieurs heures dans le froid avant de pouvoir embarquer en direction de Budapest. Epuisé par le voyage, Mohad souffle : « On n’a aucune idée du temps que ça va prendre et on n’a eu aucun contact avec notre ambassade. On veut juste rentrer chez nous maintenant ».