Guerre en Ukraine : « Forcément, on appréhende un peu »… Pompiers et bénévoles français sur l’autoroute de la solidarité

REPORTAGE Les pompiers humanitaires du Groupe de secours catastrophe français (GSCF), une ONG basée dans le Nord, organisent leur deuxième convoi d’aide humanitaire à destination de la frontière ukraino-polonaise. « 20 Minutes » a embarqué avec ces bénévoles pour un périple de plusieurs jours

Mikaël Libert
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Guerre en Ukraine: On a suivi une ONG sur l’autoroute de la solidarité — 20 Minutes
  • L’ONG nordiste GSCF a envoyé son deuxième convoi d’aide humanitaire en Ukraine depuis le début de la guerre.
  • Après un périple de 1.700 km effectué en vingt-six heures, le convoi a rejoint la frontière ukrainienne au sud-est de la Pologne.
  • Les bénévoles ont rejoint des pompiers ukrainiens après la frontière pour leur remettre plus de 26 tonnes de matériel.

De notre envoyé spécial, 

En à peine deux semaines, le conflit déclaré par la Russie à l’Ukraine a poussé sur les routes de l’exil plus de trois millions d’Ukrainiens. Fuyant les bombardements de l’armée russe, la plupart de ces réfugiés de guerre sont accueillis dans des pays frontaliers tels que la Roumanie, la Hongrie ou la Pologne. Devant ce drame humain, la solidarité s’est rapidement organisée depuis l’Europe vers l’Ukraine. Les pompiers humanitaires du GSCF étaient parmi les premiers Français à acheminer de l’aide, dès le début du conflit, aux réfugiés ukrainiens accueillis dans des camps à la frontière ukraino-polonaise. L’ONG nordiste a lancé une nouvelle mission de plus grande ampleur, mardi soir, avec laquelle 20 Minutes a été embarqué.

Le rendez-vous était donné, mardi, à 18h30, sur le parking de la mairie de Gonnehem, près de Béthune, dans le Pas-de-Calais, pour trois camions, un fourgon, une voiture et quinze bénévoles, pompiers professionnels, volontaires ou professionnels de santé. « Nous avons mis cinq jours pour préparer la mission, notamment parce qu’il fallait déterminer les besoins exacts sur le terrain et trouver les véhicules », explique Thierry Velu, le président de l’ONG. En si peu de temps, ce sont 60 tonnes de matériel qui ont été rassemblées pour partir vers l’Ukraine. « Sans compter le 38 t rempli de dons de plusieurs communes du Pas-de-Calais qui doit nous rejoindre sur place, jeudi », ajoute le président.

Plus de 1.700 km à travers trois pays

Le convoi se met en route peu avant 19 heures, direction Mons, en Belgique, pour faire la jonction avec une colonne de pompiers belges avant de filer vers l’Ukraine. Deux heures plus tard, les pompiers français retrouvent leurs homologues sur un parking d’autoroute. A la différence du GSCF, les pompiers belges sont en mission opérationnelle pour le compte de leur employeur. Du coup, ils ont réussi à obtenir deux véhicules à donner aux secouristes ukrainiens : une ambulance et un camion incendie. Désormais composée de 32 personnels et d’une quinzaine de véhicules, la colonne repart pour un périple de plus de 1.700 km à travers trois pays.

Dans les camions, une fois les appels passés aux familles, les discussions se font de plus en plus rares. « Il faut essayer de dormir un maximum, parce que les journées à venir vont être longues », prévient Yacine, sapeur-pompier professionnel, qui enchaîne le voyage après une garde de 24h dans sa caserne. Tous ont d’ailleurs une journée de boulot derrière eux et parfois même plusieurs heures de route, la plupart des participants à la mission n’habitant pas dans les Hauts-de-France.

Vers 23h20, le convoi s’arrête pour une courte pause après avoir passé la frontière allemande. Thierry Velu, qui vient de conduire plusieurs heures, explique les difficultés à financer les missions du GSCF : « Il y a quelques années, j’ai failli tout arrêter. Aujourd’hui, la situation de l’association s’améliore et les budgets augmentent chaque année mais nous avons tout de même une dette de 4 millions à rembourser ». Une dette que la mission en Ukraine fera gonfler encore un peu. « Cela devrait nous coûter entre 20.000 et 30.000 euros, pour les véhicules, les frais, l’essence. Sans compter le matériel de nos stocks que nous allons donner aux pompiers ukrainiens. Un drone avec caméra thermique, des tenues de pompier, des casques, des groupes électrogènes… », énumère-t-il, précisant que le montant total allait approcher les 60.000 euros. Pour cette ONG, la priorité est désormais de récolter davantage de dons financiers, pour refaire ses stocks et organiser de nouveaux convois.

« Forcément, on appréhende un peu ce que l’on va trouver là-bas »

A 7 heures, mercredi matin, le convoi fait un nouveau stop près de Leipzig, en Allemagne. Il reste 860 km à parcourir, il fait – 5°C et l’un des camions belges est en panne de chauffage. Tout le monde a les traits tirés. Le confort rudimentaire des véhicules et l’état des autoroutes en Allemagne ne permettent pas de trouver un sommeil vraiment réparateur. Deux heures plus tard, arrêt petit-déjeuner. Vanessa, la seule femme de l’équipe, fume une cigarette en attendant de boire son café. Cette aide soignante vient de Béziers et effectue sa première mission avec le GSCF. « Forcément, on appréhende un peu ce que l’on va trouver là-bas », reconnaît-elle. Pourtant, elle a vécu des moments difficiles lorsqu’elle est partie en Polynésie prêter main-forte aux soignants locaux pendant la crise sanitaire : « J’avais l’impression de passer mes journées à fermer des housses mortuaires », se souvient-elle.

Lors d’un ravitaillement juste avant la frontière polonaise, deux Britanniques viennent aborder les pompiers du GSCF. « Vous aussi vous allez en Ukraine ? Alors rendez-vous là-bas », lancent ce père et son fils dont la camionnette est chargée à bloc de dons pour les réfugiés. Alors qu’il reste au convoi encore plus de 700 km à parcourir, on commence à croiser sur l’autoroute d’autres colonnes de véhicules transportant de l’aide humanitaire. La plupart sont faciles à identifier grâce aux drapeaux ukrainiens qu’elles arborent.

A 10h54, un message arrive sur le portable du président de l’ONG. « Les pompiers ukrainiens nous attendent à Korczowa », lance-t-il à la radio afin de prévenir les équipes. Le rendez-vous est pris mais il reste encore beaucoup de route, sans oublier les inévitables pauses pipi et carburant. A ce propos, le sourire revient sur le visage de Thierry Velu lorsqu’il constate le prix de l’essence en Pologne, à 1,50 euro le litre de SP95 contre plus de 2 euros en France. Dans les stations-service, des affichettes préviennent qu’il est interdit de remplir des jerrycans pour éviter une pénurie de carburant.

A 15 heures, il reste encore 333 km avant de rejoindre le point de rendez-vous. Tout le monde a désormais conscience qu’il est impossible d’arriver avant la nuit. Celle-ci tombe très vite, autant que les températures. Puis la frontière, se dessine enfin à l’horizon, aux alentours de 20h30. Contre-ordre du contact ukrainien, le convoi franco-belge devra finalement passer en Ukraine.

Des réfugiés affluent de jour comme de nuit

A la douane, une file interminable de bus, camions et de voitures attend son tour et l’on sait que les derniers mètres ne seront pas les plus faciles. Côté polonais, tout va vite. Côté ukrainien, les gardes frontières, kalachnikov en bandoulière, contrôlent les passeports sans grande conviction et jettent parfois un œil rapide à l’intérieur des véhicules. À pied, dans le sens inverse, des Ukrainiens fuyant leur pays arrivent par petits groupes. Essentiellement des femmes et des enfants, souvent chargés d’un seul sac ou d’une valise à roulettes.

A 22h30 le convoi entre enfin en Ukraine. Quelques centaines de mètres après la frontière, une dizaine de pompiers de la commune de Lviv, à 60 km plus à l’Est, attendent avec un semi-remorque vide. Pour Marina, qui joue les interprètes, cette livraison est une bénédiction : « On manque de tout ici. Merci à tous, il ne nous reste plus qu’à espérer que tout cela se termine. » Tout le monde se met à transférer le matériel venu de France et de Belgique vers l’énorme camion des Ukrainiens. Rien que pour le GSCF, cela représente environ 27 tonnes. Et le fameux drone, reçu comme un véritable cadeau de Noël par une jeune pompière ukrainienne.

Le matériel est donné aux pompiers ukrainiens.
Le matériel est donné aux pompiers ukrainiens. - M.Libert / 20 Minutes

La manutention durera tout de même jusqu’à minuit. « Tout va partir d’abord à la caserne de Lviv avant d’être envoyé vers les zones les plus touchées par la guerre. Sans doute dans le sud du pays », explique Marina. Pour les pompiers belges et français, il ne reste plus qu’à faire demi-tour. Le lendemain, 38 tonnes de fournitures arriveront pour être distribuées par le GSCF dans les camps de réfugiés des villes polonaises frontalières. Et déjà, le président de l’association a planifié une nouvelle mission le 22 mars.