Guerre en Ukraine : Les femmes menacées par les violences sexuelles, « inhérentes aux pratiques en temps de guerre »

AVERTISSEMENT « Les rassemblements de population précarisée sont un vivier pour les exploitants d’êtres humains », explique l’historienne Elodie Jauneau

Diane Regny
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Une réfugiée ukrainienne pleure après son arrivée à la gare principale de Przemysl, en Pologne, dimanche.
Une réfugiée ukrainienne pleure après son arrivée à la gare principale de Przemysl, en Pologne, dimanche. — Wally Skalij/Los Angeles Times/S/SIPA
  • La Russie a envahi l’Ukraine le 24 février et depuis treize jours les combats font rage dans le pays.
  • Plus de deux millions de réfugiés ont déjà fui la guerre et de nombreuses associations et organisations internationales alertent sur les risques de violence et d’exploitation pour les femmes.
  • « Les rassemblements de population précarisée sont un vivier pour les exploitants d’êtres humains », explique l’historienne Elodie Jauneau.

Plus de deux millions d’Ukrainiens ont quitté leur pays depuis l’invasion de la Russie. Un flot ininterrompu de réfugiés traverse les frontières dans l’espoir d’échapper à la guerre. Alors que les hommes entre 18 et 60 ans n’ont plus le droit de quitter le pays et sont appelés à prendre les armes, de nombreuses femmes et jeunes filles sont forcées de traverser la frontière seules. Pour elles, au milieu des bombardements et des combats, se glisse un risque plus insidieux : celui des violences sexuelles.

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’ONG Care alerte sur les situations dramatiques de ces femmes et les risques d’exploitation et de violence qui les accompagnent. Ninja Taprogge travaille pour l’ONG Care. Elle a passé trois jours à la frontière entre la Pologne et l’Ukraine, puis plusieurs jours dans des centres d’accueil pour réfugiés. « Nous avons vu de très nombreuses femmes avec des enfants et de jeunes filles voyageant seules (or) les femmes sont très vulnérables dans ces situations », souligne la porte-parole de l’association internationale.

En cas de conflit, « les femmes deviennent encore plus vulnérables »

Dans le même temps, Marija Pejcinovic Buric, la secrétaire générale du Conseil de l’Europe, a appelé lundi à renforcer notre attention à l’égard des femmes et des filles qui, « alors qu’elles tentent d’échapper aux conflits, deviennent encore plus vulnérables, menacées par la violence, les agressions sexuelles et le viol ». Un risque malheureusement commun à tous les conflits mais qui, dans la situation ukrainienne où les hommes sont appelés à combattre pour défendre leur pays, est encore plus prégnant.

« J’ai visité un centre d’accueil dans lequel il y avait 2.000 lits. Ils étaient tous serrés les uns contre les autres, il n’y avait pas d’espace protégé pour les femmes. Elles ne peuvent pas se reposer sans être observées », explique Ninja Taprogge.

« Un vivier pour les exploitants d’êtres humains »

La non-mixité, qui permet de protéger les femmes d’agressions, est rarement envisagée dans l’urgence. « Les guerres cristallisent des réalités qu’on retrouve en temps de paix, la protection des femmes n’est pas la première chose à laquelle on pense », souligne Elodie Jauneau, historienne spécialisée notamment dans les questions liées à la guerre et à l’égalité femme-homme.

Précarisées et dans l’urgence, les femmes réfugiées sont aussi plus vulnérables aux personnes malintentionnées. « Les rassemblements de population précarisée sont un vivier pour les exploitants d’êtres humains », explique Elodie Jauneau qui affirme que la guerre est un « champ des possibles immense pour les pires pratiques ». Ces lieux où « le désarroi et le désœuvrement des femmes sont absolus » sont « une salle de jeu » pour les personnes malintentionnées, illustre l’historienne.

« Prendre la voiture avec un inconnu comporte des risques »

De nombreuses initiatives populaires de soutien se sont mises en place depuis le début de la guerre en Ukraine. Dons, bénévolat, organisation de collectes, etc. « Je vois beaucoup de bonnes actions, de solidarité », explique Ninja Taprogge. Ce qui n’efface pas les risques. Les réfugiés qui entrent en Pologne sont accueillis et attendent des bus pour se rendre dans un centre d’accueil. Ils y restent ensuite quelques jours puis attendent de nouveaux bus afin de se rendre dans de grandes villes polonaises.

Dans ce contexte, Ninja Taprogge rapporte que de nombreux anonymes proposent de conduire gratuitement les réfugiés dans des villes. « Hier, j’ai parlé à deux sœurs d’une vingtaine d’années. Elles venaient de Kharkiv et se tenaient devant le centre d’accueil où des hommes tenant des pancartes se proposaient de conduire des réfugiés dans des grandes villes. Mais prendre la voiture avec un inconnu comporte des risques », souligne-t-elle.

L’urgence de survivre

« La plupart des gens sont probablement honnêtes et bienveillants mais certains y voient une opportunité », analyse l’historienne Elodie Jauneau qui a la « certitude » que des agressions vont se produire. Les viols et agressions sexuelles sont « un comportement inhérent aux pratiques en temps de guerre », rappelle-t-elle. Ces phénomènes sont toutefois toujours analysés avec un temps de retard. En temps de paix, les femmes dénoncent souvent les viols qu’elles subissent longtemps après les faits et en temps de guerre, cette tendance est exacerbée. L’urgence de survivre, de protéger ses enfants, s’impose et écrase tout le reste.

Les risques de viols et d’agressions sexuelles sont forts aussi pour celles qui sont restées en Ukraine. Le ministre des Affaires étrangères ukrainien Dmytro Kouleba a affirmé que des cas de viols de la part de soldats russes ont été signalés dans plusieurs villes du pays.

Si ces faits ne sont pas avérés, les crimes sexuels en temps de guerre sont fréquents. « Je ne serais pas surprise que d’ici trois semaines ou trois mois, on découvre un phénomène de masse de viols de l’armée », soupire Elodie Jauneau, citant des exemples historiques notamment les viols des soldats américains sur des femmes françaises lors de la Libération ou la traite des humains en Libye.

« Besoin de plus en plus de soutien »

En attendant de pouvoir saisir un phénomène qui ne dit son nom que sur le temps long, les associations tentent de mettre en place de la prévention aux frontières. « Il faudrait plus de communication, des informations aux frontières et aux centres d’accueil afin que les femmes soient conscientes de la situation. Quand on fuit la guerre, ce n’est pas la première chose à laquelle on pense et c’est normal », souligne Ninja Taprogge.

L’ONG Care travaille à faire remonter ces idées afin d’améliorer l’accueil des femmes ukrainiennes. D’autant que la violence du conflit augmente : « Aux frontières, on voit de plus en plus de personnes hagardes, choquées par ce qu’elles ont vu, qui vont avoir besoin de plus en plus de soutien au fil des jours, des semaines et des mois qui viennent. »