Guerre en Ukraine : Pourquoi le décompte des morts fait-il « toujours l’objet d’enjeux très lourds » ?

CALCULS Alors que les bilans russes et ukrainiens des victimes de la guerre sont aux antipodes, « 20 Minutes » fait le point sur la difficulté et les enjeux du décompte des morts

Diane Regny
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Funérailles du capitaine Anton Sidorov, le père de trois enfants de 35 ans décédé lors d'un bombardement fin février 2022. (PHOTO D'ILLUSTRATION)
Funérailles du capitaine Anton Sidorov, le père de trois enfants de 35 ans décédé lors d'un bombardement fin février 2022. (PHOTO D'ILLUSTRATION) — Heidi Levine/SIPA
  • La Russie a lancé son « opération militaire » en Ukraine le jeudi 24 février. Entre bombardements et combats armés, la guerre a déjà fait de nombreux morts.
  • Il est toutefois difficile de les comptabiliser : l’Ukraine fait état de plus de 11.000 morts côté russe tandis que Moscou n’en admet que 498. L’ONU tente de dresser un bilan des civils tués mais assure qu’il est probablement « considérablement plus élevé ».
  • Derrière ce décompte des morts se joue une guerre de l’information.

En Ukraine, la guerre se déroule aussi du côté des chiffres. Dimanche, le Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine a publié un nouveau bilan qui estime le nombre de soldats russes tués depuis le début de l’invasion en Ukraine à plus de 11.000 morts, sans évoquer toutefois leurs propres pertes. De son côté, le ministère russe de la Défense a évoqué 2.870 morts côté ukrainien et 498 côté russe.

Au milieu de ce grand écart numéraire, les sources occidentales ont du mal à se prononcer. D’après le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, 364 civils ont été tués en Ukraine. Ces chiffres de l’ONU, actualisés chaque jour, sont systématiquement accompagnés d’une mention précisant qu’ils sont en réalité probablement « considérablement plus élevés ».

Autojustifier les opérations militaires

Le phénomène n’est pas nouveau. Lors d’une guerre, « le décompte des morts fait toujours l’objet d’enjeux très lourds », souligne l’historienne Isabelle Davion. Au début du conflit, le Kremlin – qui ambitionnait une guerre éclair – refusait de reconnaître l’invasion. « Il n’y avait alors pas de morts russes puisqu’il n’y avait pas de guerre », explique Isabelle Davion, coautrice du livre Batailles.

Depuis, le gouvernement russe a changé de stratégie et évoque environ 500 morts. « Sans doute parce que la guerre dure plus longtemps que prévu et que le régime russe veut mobiliser l'opinion sur les enjeux de guerre en Ukraine, alimenter un discours de haine et de revanche qui autojustifierait les opérations militaires qui sont menées », analyse l’historienne. En décrétant un nombre de morts, Vladimir Poutine espère entraîner l’opinion publique dans l’émotion, sans toutefois sous-entendre que l’armée russe est en déroute.

Pas de plaques d’identification

Pourtant, de nombreux experts estiment qu’environ 5.000 soldats russes ont déjà trouvé la mort en Ukraine, en moins de deux semaines de conflit. Interrogée par le journal québecois  La Presse, Anna Colin Lebedev, enseignante-chercheuse en science politique et spécialiste des sociétés postsoviétiques, avançait le chiffre de « 6.000 morts » le 4 mars dernier. « Si ces estimations sont justes, c’est énorme » en un si court laps de temps, souligne Isabelle Davion, qui rappelle que la guerre russe en Afghanistan a provoqué la mort de 15.000 soldats russes en une dizaine d’années.

L’identification des soldats morts est un problème récurrent pour l’armée russe. Afin de minimiser les pertes, le gouvernement parle régulièrement de « déserteurs » ou de « disparus », une douleur profonde pour les familles des tués, sachant que les soldats ne sont pas dotés de plaque d’identification. Plus cynique encore, Moscou a déjà utilisé des crématoriums mobiles lors de la guerre du Donbass.


« Travestissement de la réalité »

Conscientes de ce phénomène, les autorités ukrainiennes tentent de mobiliser l’opinion russe en fournissant des renseignements sur les soldats capturés ou tués. Ils ont créé le site 200rf.com, déjà bloqué en Russie mais accessible via certaines messageries cryptées comme Telegram.

Toutefois, les chiffres communiqués par Kiev sont aussi à prendre avec précaution. « Il y a une guerre d’image, une guerre d’information entre les deux gouvernements comme c’est toujours le cas en période de guerre, mais on ne peut pas les renvoyer dos à dos parce qu’il y a un véritable travestissement de la réalité côté russe qui met l’altération de la vérité à une autre échelle », nuance Isabelle Davion. L’instrumentalisation du nombre de morts est d’ailleurs un enjeu plus important pour Moscou qui dispose d’une armée plus puissante et espérait une victoire rapide.

Un décompte « matériellement » difficile

Au-delà de la guerre des chiffres, comptabiliser les morts est une tâche ardue. Etablir le nombre de victimes quand un immeuble s’effondre sous un bombardement n’est pas une chose aisée, en particulier quand la guerre fait rage. Le maire adjoint de Marioupol, Sergei Orlov, expliquait dimanche sur France 24 : « Nous ne pouvons même pas ramasser les corps étendus dans les rues de la ville parce que l’armée russe bombarde continuellement ». « Matériellement, c’est une tâche difficile », confirme la maîtresse de conférences à Sorbonne-Université qui rappelle que, même après des décennies de recherche, les morts de la Seconde Guerre mondiale oscillent entre 50 et 60 millions, la marge d’erreur étant donc de dix millions de vies humaines.

Sans compter la difficulté de qualifier un « mort de la guerre ». « Un Ukrainien qui meurt d’un cancer parce qu’il n’a plus accès à un traitement ou d’une crise cardiaque à cause des bombardements, est-ce que c’est un mort de la guerre ? », illustre Isabelle Davion.

 

Le bilan devrait toutefois s’éclaircir après le conflit, sur le temps long. « En temps de guerre, de nos jours, on tente de tenir un décompte à chaud, mais une fois l’éloignement des évènements, les recherches permettent d’avoir un décompte de plus en plus précis », explique l’historienne qui précise qu’on n'est alors plus dans l’urgence. Car si les morts sont un enjeu essentiel de la guerre en Ukraine, sur le terrain, la priorité reste évidemment les vivants.