Guerre en Ukraine : « On ne peut pas dire que l’Otan est un instrument de domination », estime le chercheur Olivier Kempf

INTERVIEW De nombreuses informations circulent sur les réseaux sociaux sur le rôle de l'Otan. On démêle le vrai du faux avec Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique

Propos recueillis par Lina Fourneau
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Une manifestante contre l'invasion de l'Ukraine à Toulouse, vendredi 25 février 2022 (illustration).
Une manifestante contre l'invasion de l'Ukraine à Toulouse, vendredi 25 février 2022 (illustration). — FRED SCHEIBER/SIPA
  • Sur les réseaux sociaux, des internautes dénoncent le rôle de l’Otan, la jugeant pour partie responsable de l’invasion russe.
  • Coupable de millions de morts, soutien des rebelles et des indépendantistes, assoiffée de « domination » à travers le monde… L’Otan constitue, pour certains, une force offensive.
  • Pour comprendre le rôle de l’alliance, 20 Minutes a interrogé Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique et spécialiste de l’Otan.

L’Otan, une « menace » pour la paix en Europe ? Une alliance militaire qui a causé des centaines de milliers de morts en Libye, en Irak ou en Afghanistan au cours des dernières années ? Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des publications particulièrement virales sur les réseaux sociaux suggèrent une certaine ambiguïté de la part de l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique nord), qui ne serait pas aussi pacifique qu’elle le prétend. Des arguments proches de ceux de Vladimir Poutine.

Pour répondre aux différentes affirmations sur cette alliance créée en 1949, nous avons interrogé Olivier Kempf, chercheur associé à la Fondation pour une recherche stratégique.

Depuis le début de la guerre en Ukraine, le rôle de l’Otan est mis en cause par certains internautes, qui estiment que l’organisation dépasse son rôle défensif, l’accusant de « domination » sur certains pays. Quel est vraiment son rôle et jusqu’où peut-elle aller en matière de défense ?

La première mission de l’Otan, traditionnelle et qu’elle tient toujours, c’est la défense collective des alliés et de leurs frontières. C’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer en ce moment, avec le dispositif qu’elle renforce en Pologne, dans les Etats baltes ou encore en Roumanie. Ça, ce n’est pas pour attaquer, c’est pour défendre.

Sa deuxième mission, qui date de l’après-Guerre Froide, a été de contribuer à l’établissement de la paix et de la stabilité dans le monde en soutien à des sociétés en désordre, qui connaissent des conflits ou qui ont besoin effectivement de force extérieure pour arriver à retrouver leur stabilité. L’Otan mène ces opérations – soit défensives soit offensives – avec l’aval des Nations unies ou à l’appel des gouvernements en place pour venir. Pour certaines missions de rétablissement de la paix, comme l’Afghanistan [où les talibans ont repris le pouvoir quelques semaines après le retrait des forces occidentales], on peut bien évidemment être déçu, mais on ne peut pas dire de l’Otan que c’est un instrument de domination. Cet argument est excessif.

Plusieurs publications accusent l’Otan d’avoir causé plus de 200.000 morts en Syrie, où elle n’est pourtant pas intervenue, selon la liste publiée sur son site Internet. Peut-on néanmoins affirmer que l’Otan est « coupable de millions de morts » dans les pays où elle est intervenue ?

On parle d’opérations militaires. Il y a forcément des pertes parmi les soldats de l’Otan comme dans le camp d’en face. Des opérations entraînent forcément des victimes. De là à dire qu’il y en a eu des millions de morts, non. Les conflits modernes peuvent être très sanglants, mais pas par millions. Il faut garder la mesure des choses.

Peut-on estimer, comme le font certains de ses détracteurs sur les réseaux sociaux, que l’Otan a déjà soutenu « les rebelles et les indépendantistes » dans des pays comme l’Afghanistan, la Libye ou la Serbie ?

Plusieurs exemples me viennent en tête pour montrer l’appui de l’Otan à des pouvoirs déjà établis. En Bosnie ou en Afghanistan, par exemple, elle a soutenu des gouvernements. Au Kosovo, elle a respecté l’accord des parties en présence, qui a été validé par l’ONU. La seule exception serait la Libye, où l’Otan a effectivement appuyé des groupes qui se soulevaient contre Mouammar Kadhafi et dont les gouvernements provisoires ont été reconnus par certaines puissances occidentales.

C’est là tout le débat de la légalité contre la légitimité : vous avez des gouvernements légaux qui perdent leur légitimité, et c’est un débat éthique de savoir si l’Otan doit intervenir. Mais dire que l’OTAN appuie systématiquement les rebelles, ce serait faux, et ça ne respecte pas les faits.

Les partisans de Vladimir Poutine affirment que l’extension de l’Otan à l’Est est une des raisons de ce conflit. Comment expliquer l’expansion de l’organisation depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Ce n’est pas l’alliance atlantique qui s’est étendue, ce sont les pays qui ont demandé à la rejoindre. L’Otan n’est pas un gouvernement international qui décide à la place des peuples. Un certain nombre de pays d’Europe centrale et orientale ont fait une demande d’adhésion. L’Otan a d’ailleurs souvent hésité et n’a pas toujours répondu favorablement.

Tous les pays peuvent-ils vraiment accéder à l’Otan ?

Non, il faut faire partie de la zone européenne et partager les valeurs de l’Otan. Il faut donc être un Etat démocratique et, surtout, ne pas avoir de problèmes de frontières avec ses voisins. Ça, c’est un point clé. Il existe également des critères techniques, comme la mise à niveau ou l’interopérabilité [des équipements de défense] mais ça, c’est un second processus.

Sur le plateau de C à vous, lundi, Adrien Quatennens (LFI) a affirmé que « les Etats-Unis n’avaient pas à annexer l’Ukraine dans l’Otan »…

Il ne s’agit pas d’annexion : c’est le gouvernement ukrainien qui demande à rentrer dans l’Otan. Nous pouvons trouver que ce n’est pas bien, que c’est imprudent ou que cela menace la sécurité européenne, mais nous ne pouvons pas dire que c’est une « annexion ». Ce n’est pas la réalité. Dans le cadre actuel, l’Ukraine ne pourrait pas rejoindre l’Otan en raison du problème de frontière avec la Russie. Elle avait d’ailleurs déjà fait la demande en 2008, qui avait déjà été rejetée.