Guerre en Ukraine : Comment la Russie a-t-elle étendu son influence en Afrique ?

GEOPOLITIQUE Depuis les années 2000, la Russie s’investit de plus en plus sur le continent africain, que ce soit économiquement, diplomatiquement ou militairement

Jean-Loup Delmas
La Russie a développé des relations diplomatiques, militaires et commerciales avec l'Afrique.
La Russie a développé des relations diplomatiques, militaires et commerciales avec l'Afrique. — Alexei Druzhinin / SPUTNIK / AFP
  • Mercredi, lors du vote d’une résolution à l’ONU pour exiger de la Russie l’arrêt de son invasion en Ukraine, de nombreux pays africains se sont abstenus.
  • Un refus de se prononcer en défaveur de la Russie qui peut s’expliquer par les liens étroits tissés entre Moscou et l’Afrique.
  • De nombreux intérêts communs expliquent ce rapprochement.

Mercredi, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution exigeant « que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine ». Dans le détail, 141 pays l’ont approuvée, 5 seulement s’y sont opposés et 35 se sont abstenus. Parmi ces derniers, on retrouve logiquement la Chine, Cuba ou encore le Kazakhstan, mais aussi 17 pays Africains - auxquels il faut ajouter l’Erythrée, qui fait partie des cinq Nations ayant voté contre. Près de la moitié des voix défavorables à la résolution viennent donc de ce continent, preuve de l’influence que la Russie exerce encore sur lui.

La comprendre nécessite un retour dans le temps. Lors de la Guerre froide, l’Union soviétique s’implique en Afrique, soutenant massivement les mouvements anti-coloniaux et pro-indépendance, de manière à réduire la mainmise occidentale sur le continent. Carole Grimaud Potter, professeure de géopolitique sur l’influence russe à l’université de Montpellier, cite notamment un soutien à l’Algérie, au Mozambique, au Zimbabwe, à l’Afrique du Sud et à l’Egypte, avec des aides économiques, militaires ou diplomatiques. Moscou va jusqu’à construire une université spécialement pour les étudiants africains, afin de former les futurs décideurs politiques du continent.

Un marché porteur

Cette coopération s’achève à la fin des années 1980, au crépuscule de l’URSS, et reste lettre morte pendant toute la décennie suivante, la Russie cherchant déjà à se reconstruire avant de s’étendre. Mais dès le nouveau millénaire, l’Afrique attire à nouveau les convoitises. « Au début des années 2000, la Chine ne cache pas ses intentions d’y investir massivement. Le continent connaît une forte croissance. Vladimir Poutine voyage pour la première fois sur place en 2005 et multiplie les visites sur le continent. L’Afrique a été désigné comme un enjeu stratégique majeur pour la Russie », renseigne Roland Marchal, chargé de recherche à Science Po et spécialiste des politiques des grandes puissances en Afrique.

Le continent est un marché économique en pleine expansion, confirme Carole Grimaud Potter, prenant l’exemple du blé : la Russie est le premier producteur et exportateur mondial, et vend 37 % de ses exports aux Africains. « En cas de conflit économique avec l’Union européenne ou les Etats-Unis, l’Afrique reste un marché stable, qui ne prend pas de sanctions ou de boycott », rajoute l’experte.

Influence économique et militaire

Un marché doublement facile à exploiter. D’une part, l’Union soviétique l’ayant déjà investi par le passé, la Russie n’a donc qu’à raviver les relations, note en premier lieu Roland Marchal. Par ailleurs, « la Russie est experte en nucléaire civil et dans le domaine minier, deux compétences clés pour l’Afrique. Et évidemment, il y a le secteur militaire. Les armes russes sont robustes, simples d’utilisation et bon marché, trois qualités prisées », développe le chercheur.

Car l’influence russe en Afrique est aussi militaire. « Moscou soutient notamment des régimes autoritaires et sans beaucoup d’alliés sur la scène internationale », ne cache pas Carole Grimaud Potter. Une coopération avec des régimes « touchy », comme les qualifie l’experte, tel que le Soudan, la Libye, le Mali ou la Centrafrique, qui assoie sa présence - la Russie a par exemple installé une base militaire au Soudan – en plus de lui fournir des alliés fidèles faute d’alternative.

Le volet diplomatique, l’autre face de Moscou

C’est que Moscou cherche à étendre son influence diplomatique en Afrique. En 2019 est organisé le premier sommet Russie-Afrique, rassemblant Vladimir Poutine et la majorité des chefs d’Etat africains. En plus d’une alliance commerciale et militaire, la Russie a un argument de poids : « Moscou fait son miel en Afrique sur un discours anti-occidental, qui trouve forcément écho auprès des populations en colère après des siècles de colonialisme et des décennies de post-colonialisme raté », appuie Roland Marchal.

Le vote à  l’ONU mercredi montre ainsi l’avantage clé pour Moscou de ce rapprochement diplomatique : y gagner des voix favorables, ou en tout cas pas défavorables. Sur les 193 pays membres des Nations Unis, 54 sont Africains, soit le continent le plus représenté avec plus d’un quart des voix. « Cela représente un enjeu décisif pour la Russie contre les voix des pays occidentaux, généralement défavorables. Les pays africains ne sont pas alignés sur l’Union européenne ou les Etats-Unis et appliquent leur propre vote », développe Roland Marchal.

Un autre pays a lui aussi bien compris ces enjeux et tente d’y étendre sa zone d’influence avec les mêmes arguments ou presque : la Chine. « Pour le moment, les deux géants arrivent à ne pas se télescoper, évitant les tensions », indique Carole Grimaud Potter. Mais jusqu’à quand ?