Guerre en Ukraine : Les habitants de Kiev peuvent-ils gagner la « guérilla » face aux blindés russes ?

GUERRE Les cinq jours de conflits qui viennent de s’écouler entre l’Ukraine et la Russie ont fait surgir un acteur insoupçonné au cœur de cette guerre : le peuple ukrainien

Camille Poher
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Les habitants de Kiev fabriquent des barricades en soudant de la ferraille rouillée.
Les habitants de Kiev fabriquent des barricades en soudant de la ferraille rouillée. — Justin Yau/Sipa USA/SIPA
  • La Russie a déclaré la guerre à l’Ukraine dans la nuit de mercredi à jeudi dernier. Depuis le début de l’offensive, près de 200 Ukrainiens ont perdu la vie et plus de 500.000 d’entre eux ont fui vers les pays voisins.
  • Ce mardi matin, un immense convoi militaire russe s’étirant sur plus de 60 km se trouvait aux portes de Kiev, laissant présager un combat imminent.
  • Alors que la « bataille de Kiev » s’annonce les habitants se préparent aux combats, galvanisés par un Zelensky les appelant « à défendre leur pays en faisant le sacrifice ultime ».

La « bataille pour Kiev » n’est plus très loin. Selon l’état-major ukrainien, la Russie prépare l’assaut sur la capitale et plusieurs autres grandes villes du pays. Des photos satellites, prises dans la nuit de ce mardi, montrent bel et bien un convoi russe d’environ 60 kilomètres, progressant lentement vers la ville. Au sixième jour de l’offensive du Kremlin, il semble que Vladimir Poutine atteigne son objectif : Kiev. Mais pourquoi est-il si pressé d’entrer dans la capitale ? Le peuple ukrainien peut-il faire le poids face aux blindés russes ? 20 Minutes fait le point sur cette « bataille de Kiev » qui pourrait bien malheureusement devenir historique.

Pourquoi Vladimir Poutine semble-t-il si pressé d’atteindre Kiev ?

« Il y a d’abord un objectif purement militaire, explique Johanna Möhring , chargée de recherche au Center for Advanced Security, Strategic and Integration Studies (Cassis). Prendre Kiev afin d’y installer un régime piloté par Moscou, c’est asseoir la victoire russe sur tout le pays. » Mais il y a également une véritable résonance symbolique à s’emparer d’une capitale en temps de guerre : « C’est le centre politique, économique et culturel d’un pays. » Cependant, pour la chargée de recherche au Cassis (université de Bonn), il sera peut-être possible de déplacer la capitale en cas d’attaque : « L’histoire nous a montré que des instances politiques peuvent être déménagées dans une autre ville sur le territoire national non occupé par l’attaquant, ou même à l’étranger. »

Quel est le poids de la « résistance » à Kiev ?

« Tout d’abord, ce qui paraît indéniable avec le recul de ces cinq jours de conflit, c’est que la stratégie offensive russe a sous-estimé la résistance de la société civile ukrainienne, contextualise Guillaume Farde, professeur affilié à l’Ecole d’affaires publiques de Sciences Po. En partie grâce à elle, Kharkiv a résisté et les manœuvres en direction de Kiev ont été repoussées jusqu’alors. » Si le conflit venait à éclater dans la capitale dans les heures et jours à venir, les forces russes seraient donc confrontées à des difficultés directement dues à leur choix même de s’en prendre à une capitale. « La difficulté avec une attaque urbaine, comme celle qui devrait sévir à Kiev, est que l’avantage est toujours au défenseur », explique ainsi notre expert. « L’armée [en défense] connaît mieux les lieux, sait où se cacher et peut investir les points hauts comme les immeubles, ajoute-t-il. Et il en va de même pour les civils. » Des civils qui continuent de se préparer au combat alors que les forces russes avancent vers eux. Ils confectionnent, entre autres, des cocktails molotov en série ou des barricades à base de morceaux de ferraille rouillée.

Mais où les Ukrainiens puisent-ils ce courage ?

« Dans le contexte du conflit qui nous préoccupe, on sort d’une guerre conventionnelle pour entrer dans une guérilla », explique Guillaume Farde. Et avec toute guérilla, va son chef. « Volodymyr Zelensky a un lien incontestable avec cette résistance civile. Il est l’homme du peuple dans ce conflit », ajoute le professeur. Sa force de communication, notamment grâce aux réseaux sociaux et sa présence sur le terrain, fait de lui un vrai moteur pour le peuple ukrainien. « Sur le plan stratégique, Volodymyr Zelensky, adopte une véritable posture churchillienne : on est seul à affronter l’armée russe et on va se défendre avec la dernière énergie », conclut Guillaume Farde. C’est très probablement la raison pour laquelle il est une « tête à couper » pour  Vladimir Poutine. Galvanisés par un Zelensky appelant les « citoyens à défendre leur pays en faisant le sacrifice ultime », de nombreux civils s’opposent ainsi « à mains nues » à l’avancée des troupes russes. Pour preuve, ces nombreuses vidéos postées sur les réseaux sociaux montrant les Ukrainiens faisant face aux véhicules militaires russes qui progressent vers Kiev :


Alors celle que l’on nomme déjà la « bataille de Kiev » peut-elle devenir historique ?

Selon Johanna Möhring, oui. « On doit souligner l’importance symbolique, politique, historique et spirituelle que peut prendre Kiev dans cette confrontation », précise la spécialiste de la défense européenne au Cassis. Pour notre experte, l’arrivée des forces armées russes dans la capitale peut laisser présager de nombreux scénarios en ce qui concerne l’intensité des combats. « Mais peu importe leur envergure, dans le contexte d’une guerre en milieu urbain, les pertes civiles seront très nombreuses et une destruction massive de l’infrastructure inévitable », avance-t-elle.

Si Moscou attaque Kiev, on pourra alors parler d’« urbicide » à la lueur de ce qui s’est passé en Tchétchénie avec la bataille de Grozny entre le 25 décembre 1999 et le 6 février 2000. Temps fort de la guerre entre les Russes et les Tchétchènes, cette bataille a montré la capacité de l’armée russe à mener un combat intense et meurtrier. « Dans le cas de Kiev, on ne peut qu’espérer que la Russie respectera le droit humanitaire international et cherchera à minimiser l’impact de la bataille sur les populations et les sites protégés », conclut Johanna Möhring.