Guerre en Ukraine : « Un faible pourcentage de l’arsenal nucléaire aux mains de Poutine suffirait à changer la vie sur Terre »

INTERVIEW La guerre en Ukraine est montée d’un cran ce dimanche après-midi lorsque Vladimir Poutine a demandé de mettre la force de dissuasion russe en état d’alerte. Jean-Marie Collin, expert en désarmement nucléaire, nous décrypte ce nouveau palier franchi

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
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Vladimir Poutine, le 9 septembre 2018.
Vladimir Poutine, le 9 septembre 2018. — Alexey NIKOLSKY / Sputnik / AFP
  • Dans la nuit de mercredi à jeudi, la Russie a lancé une attaque massive et rapide contre l’Ukraine, bombardant plusieurs grandes villes.
  • Depuis, les combats n’ont pas cessé avec, côté ukrainien, au moins 198 civils, dont trois enfants, tués et 1.115 personnes blessées.
  • Ce dimanche, Vladimir Poutine a demandé à ses ministres de mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat… Un nouveau palier franchi dans la menace nucléaire ?

« J’ordonne au ministre de la Défense et au chef d’état-major de mettre les forces de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat », a exigé, ce dimanche, Vladimir Poutine lors d’un entretien avec ses chefs militaires retransmis à la télévision. « C’est compris », lui a répondu le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou.

Ce dimanche après-midi, au quatrième jour des combats en Ukraine, cet ordre de Vladimir Poutine, qu’il justifie comme une réponse aux « déclarations belliqueuses de l’Otan » et aux sanctions économiques à l’égard de la Russie, a créé une nouvelle onde de choc internationale. « C’est une rhétorique dangereuse. C’est une conduite qui est irresponsable », a notamment déclaré le Norvégien Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’Otan.

Jean-Marie Collin, expert en désarmement nucléaire, porte-parole d’ICAN-France, (section française de la campagne internationale pour abolir les armes nucléaires, décrypte pour 20 minutes cette nouvelle escalade des tensions.

Par force de dissuasion de l’armée russe, il faut entendre clairement « dissuasion nucléaire » ?

Cela ne fait aucun doute, oui. Ces forces de dissuasions de l’armée russe qu’évoque Vladimir Poutine sont bien l’ensemble des dispositifs d’armes nucléaires que possède la Russie. Sur le plan offensif, elles comprennent des missiles au sol, des bombardiers stratégiques, des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, des navires de surfaces… Aujourd’hui, le président Poutine dispose du premier arsenal nucléaire au monde avec un peu plus de 6.000 ogives, dont 1.600 qui sont d’ores et déjà déployées, c’est-à-dire peuvent être utilisées rapidement. Et la Russie a cette capacité de toucher n’importe quel coin du globe grâce à ses sous-marins nucléaires, et un faible pourcentage seulement de cet arsenal suffirait à changer la vie sur Terre.

On a facilement en tête les images des bombardements atomiques des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki au Japon, en 1945… Les armes nucléaires aux mains des Etats sont bien plus puissantes aujourd’hui ?

Oui, très nettement. Suivant les systèmes d’armes, on parle de puissances multipliées par quatre, dix, voire 25 pour certaines armes aux mains de la Russie. Mais tout n’est pas qu’une question de puissance. Aujourd’hui, les armes nucléaires sont destinées à frapper des infrastructures militaires et civiles, dans des villes principalement. Or, dans l’ensemble de celles-ci, ou du moins à leur proximité, il y a aujourd’hui des infrastructures sensibles qui n’existaient pas au Japon en 1945. Des centrales nucléaires, des sites pétroliers ou chimiques classés Seveso [sites industriels présentant des risques d’accidents majeurs]. C’est aussi ça qu’il faut avoir en tête lorsqu’on parle de menace nucléaire : cet enchaînement potentiel de catastrophes. Et si Poutine vise l’Europe et l’Amérique du Nord ce dimanche, toute attaque nucléaire aura des conséquences, d’une façon ou d’une autre, sur l’ensemble des pays de la planète. Que ce soit par des afflux de réfugiés, des ruptures dans l’approvisionnement alimentaire mais aussi, en cas de plusieurs attaques et de ripostes, la possible survenue d'un hiver nucléaire*. Ce n'est pas basculer dans le catastrophisme de dire cela. Ces éléments ont été répétés ces quinze dernières années par le Comité international de la Croix Rouge, par l’ONU, ou lors des conférences sur l’impact humanitaire des armes nucléaires. Les puissances nucléaires sont au courant de ces risques et ça fait des années qu’elles jouent avec le feu.

Depuis la crise des missiles de Cuba [du 14 au 28 octobre 1962], est-ce la première fois que la menace nucléaire est agitée avec autant de force ?

Effectivement, il y a eu cette crise des missiles de Cuba qui, pendant quinze jours, nous a amenés extrêmement près de l’utilisation d’arsenaux nucléaires. Notamment lorsque le 27 octobre un avion américain était abattu au-dessus de Cuba lors d’une mission de reconnaissance. Nous sommes aujourd’hui dans un contexte tout aussi tendu et qui n’a pas commencé ce dimanche avec cet ordre de Vladimir Poutine. La semaine dernière déjà, lors d’une entrevue entre le président russe et Emmanuel Macron, le premier avait rappelé que la Russie avait un arsenal nucléaire. Il le fera une seconde fois par la suite. De son côté, Jean-Yves Le Drian, notre ministre des Affaires étrangères, a répondu en disant que « Poutine devait comprendre que l’alliance atlantique  était aussi une alliance nucléaire ». Bien sûr, on peut y voir des démonstrations de force et l’expression de cette croyance que cet arsenal nucléaire est justement ce qui empêche les Etats de se faire la guerre. Le problème est qu’en face, il y a un président russe dont la rationalité pose question. On en arrive ainsi à ce nouveau palier franchi ce dimanche. Comme pour la crise des missiles de 1962, on s’en remet au facteur chance, en espérant que les menaces ne seront jamais mises à exécution.


Quelle doit être la réponse des pays de l’Otan pour amorcer une baisse des tensions ?

La première chose est de presser Poutine d’enlever ce statut d’état d’alerte de ses forces nucléaires. Il faut aussi espérer que les pays de l’Otan ne suivent pas la Russie dans cette escalade, en préparant à leur tour leurs arsenaux nucléaires. L’urgence est également d’engager un véritable processus de pourparlers en vue de cesser ce conflit en Ukraine. Mais il faudra surtout, sur le plus long terme, mettre enfin en application le désarmement nucléaire. Il existe déjà un traité international des Nations unis sur l’interdiction des armes nucléaires (Tian). Il a été ratifié par une cinquantaine d’Etats en octobre 2020, ce qui a entraîné son entrée en vigueur le 22 janvier 2021. Mais la France, les Etats-Unis, la Chine, la Russie, la Grande-Bretagne ont tout fait pour que ce traité n’aboutisse pas. En juillet se tiendra la première réunion des Etats qui ont ratifié le Tian. On aimerait au moins que ces puissances nucléaires, dont la France donc, y participent, au moins en qualité d’observateurs. Qu’ils puissent comprendre pourquoi la majorité des pays veulent cette dénucléarisation militaire.

Jean-Marie Collin évoque ici une théorie, un phénomène climatique hypothétique de baisse globale des températures de surface prédit comme pouvant être le résultat d’une guerre nucléaire massive.