Guerre en Ukraine : Milliardaire, pouvoir, mise au pas ... Qui sont vraiment les oligarques russes ?

RUSSIE Les avoirs des oligarques russes sont l'une des cibles des sanctions de l'Occident. Mais qui sont vraiment ces milliardaires pas comme les autres ?

Jean-Loup Delmas
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Vladimir Potanine, russe le plus riche au monde, avec Vladimir Poutine, président de la Russie. Un symbole des liens entre l'oligarchie et le pouvoir
Vladimir Potanine, russe le plus riche au monde, avec Vladimir Poutine, président de la Russie. Un symbole des liens entre l'oligarchie et le pouvoir — MIKHAIL KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP
  • La guerre entre l’Ukraine et la Russie, et les sanctions économiques qui s’abattent sur cette dernière, remet sur le devant de la scène les oligarques.
  • Les avoirs de ces milliardaires russes sont gelés au fur et à mesure par les pays occidentaux, en riposte à l’invasion.
  • En quoi l’oligarchie constitue-t-elle vraiment, et quel rôle joue-t-elle pour la Russie ?

Une volée de sanctions économiques s’est abattue sur la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine jeudi, et des nouvelles pourraient advenir très bientôt. Parmi elles figure le gel des avoirs des oligarques, ces milliardaires russes à la fortune souvent peu scrupuleuse. Le Royaume-Uni a notamment sanctionné cinq hommes d’affaires russes sur son territoire, tous proches de Vladimir Poutine.

Derrière les yachts et les palaces étalés à la vue de tout l’Occident, les oligarques cachent une histoire complexe et des liens douteux, notamment avec le pouvoir russe. 20 Minutes fait le point.

D’où viennent les oligarques russes ?

Tout commence à la fin des années 1980, lorsque l’Union soviétique commence à privatiser une partie de son économie dans l’espoir de la relancer avant d’embrasser totalement l’économie de marché, renseigne Cécile Vaissié, professeure des universités en études russes et soviétiques. Jean de Gliniasty, directeur de le recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste des questions russes et auteur du livre Petite histoire des relations franco-russes (L’Inventaire), détaille : « La privatisation se faisait par bons. Tous les travailleurs d’une usine recevaient des bons qui représentaient la propriété de l’entreprise, mais le nombre de bons dépendait de la classe du salarié ». Un ouvrier par exemple disposait d’un seul bon, contre 50 ou 100 pour un directeur.

Très vite, une petite caste réussit à accumuler de nombreux bons, en les échangeant contre des services ou en fraudant, et se retrouve à la tête d’une fortune considérable, et d’une mainmise sur la plupart de l’économie russe. Rebelote de privatisation en 1995-1996, lorsque l’Etat, surendetté et ayant besoin de fond pour la campagne de la réélection du président Boris Eltsine, vend certains de ses biens au Semibankirchtchina, les sept banquiers, un groupe qui représente la moitié des richesses russes à la fin des années 1990.

Quels liens avec Vladimir Poutine ?

Plus haut est le sommet, plus dure est la chute. L’arrivée d’un certain Vladimir Poutine à la tête du pays va changer la donne. Le nouveau président est bien décidé à mettre cette caste au pas. « On pouvait critiquer les oligarques de la première génération sur des tas et des tas d’aspects, mais ils représentaient tout de même un contre-pouvoir, économique bien sûr, mais aussi médiatique, en contrôlant de nombreux médias », nuance Cécile Vaissié. Un contre-pouvoir perdu avec Vladimir Poutine, bien décidé à être le seul maître à bord du navire russe. « Tous les oligarques russes qui ne se sont pas soumis au pouvoir ont eu de gros problèmes », atteste Jean de Gliniasty.

Des sept banquiers des années 1990, seuls deux ont échappé à la disgrâce : Vladimir Potanine et Mikhail Fridman. Pour les autres, le contrecoup fut rude : prison, exil, mise au ban de la société. L’exemple le plus connu est celui de Mikhaïl Khodorkovski, ex-magnat du pétrole russe et homme le plus riche du pays dans les années 1990. Le milliardaire est arrêté en 2003 pour fraude fiscale et escroquerie à grande échelle, passe dix ans en prison et voit son entreprise pétrolière Ioukos se faire démanteler.

Avec le pouvoir de Vladimir Poutine naîtra une nouvelle classe d’oligarques, bien plus nombreux et bien plus soumis. « Ce sont principalement des proches et des amis de Vladimir Poutine, qui tiennent leur fortune de cette proximité avec le chef d’Etat », indique Jean de Gliniasty. « Les oligarques sont soit des anciens riches qui ont fait preuve d’allégeance, soit des nouveaux qui sont des amis de Poutine », synthétise Cécile Vaissié​.

Quelle influence exercent-ils sur la Russie ?

Selon le Boston Consulting Group (BCG), les 500 plus grosses fortunes russes possèdent 40 % de la richesse du pays. Si les oligarques ont souvent flambé en Occident, Vladimir Poutine œuvre depuis plusieurs années pour un retour des capitaux à la Mère Patrie. Une manœuvre présentant deux avantages : sécuriser les fortunes russes en cas de conflit avec le reste du monde et faire bénéficier la Russie de ces richesses. « Cette politique a été couronnée de succès : une part croissante des revenus provenant de la corruption est désormais investie dans le pays, et les anciens fonctionnaires n’achètent plus de châteaux en France ou de yachts de haute mer, mais des chaînes de magasins, des complexes de bureaux, des usines et des restaurants en Russie », note un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri).

« Ces oligarques servent leur pays afin de ne pas tomber en disgrâce et de ne pas s’attirer les foudres de Vladimir Poutine », appuie Cécile Vaissié. Le rapport de l’Ifri prend en exemple Alexandre Tkatchev, ministre de l’Agriculture de 2015 à 2018, qui a quitté son poste « avec plus de 650.000 hectares de terres dans la région de Krasnodar, dont la valeur est évaluée à un milliard de dollars ». Les oligarques participent donc désormais activement à l’économie du pays, quitte à mener des actions philanthropiques – construction de routes, de ponts, etc. – afin de se faire bien voir de Moscou, précise la chercheuse.

Bloquer leurs avoirs, est-ce vraiment utile ?

De fait de ce rapatriement des capitaux, la décision de s’attaquer aux avoirs peut-elle vraiment être efficace ? Evidemment, les oligarques russes n’ont pas attendu le conflit pour disperser leurs argents aux quatre coins du monde, notamment dans des paradis fiscaux peu faciles d’accès. Entre ces cachettes et le retour en Russie, « la majeure partie de la fortune des oligarques est à l’abri, estime Jean de Gliniasty. Néanmoins, ces derniers n’apprécieront pas de voir leurs enfants être dans l’impossibilité de faire des études prestigieuses en Angleterre ou aux Etats-Unis, et de perdre quelques autres rangs sociaux de ce genre. »

Pour Cécile Vaissié, si les avoirs occidentaux ne représentent qu’une partie de l’argent des oligarques, ils n’en restent pas moins importants pour eux : « Les oligarques sont sous la menace constante de Vladimir Poutine, qui peut les exclure du système à tout moment. Avant, ils pouvaient se cacher en Occident, dans leurs châteaux ou leurs yachts. Si on bloque leurs avoirs, ils sont bloqués en Russie, à la merci des humeurs de Vladimir Poutine. » Tout sauf anodin.