Guerre en Ukraine : Transnistrie, Ossétie du Sud, Abkhazie, comment fonctionnent les territoires séparatistes reconnus par la Russie ?

EMPIRE Ces trois territoires, qui ne sont pas reconnus par la communauté internationale, vivent sous perfusion économique de la Russie

Xavier Regnier
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Les drapeaux de l'Abkhasie (en haut à gauche), de l'Ossétie du Sud (en haut à droite), de la Transnistrie (en bas à g.) et de la Russie.
Les drapeaux de l'Abkhasie (en haut à gauche), de l'Ossétie du Sud (en haut à droite), de la Transnistrie (en bas à g.) et de la Russie. — Canva
  • Lundi 21 février, Vladimir Poutine a reconnu l'indépendance des républiques séparatistes de Lougansk et Donetsk, avant d'en faire un prétexte pour envahir l'Ukraine jeudi 24 février.
  • Parmi les différentes républiques de l'ex-URSS, trois territoires se réclament aussi comme des Etats autonomes mais ne sont pas reconnus par la communauté internationale.
  • Abkhazie, Ossétie du Sud et Transnistrie, comment fonctionnent ces territoires à part ? 20 Minutes a posé la question à deux experts de la région.

EDIT du 13 mai 2022 : Les autorités de la région séparatiste géorgienne prorusse d’Ossétie du sud ont annoncé organiser le 17 juillet un référendum sur l’intégration à la Russie. Le « président » Anatoli Bibilov « a signé un décret sur la tenue d’un référendum dans la république d’Ossétie du sud », ont indiqué ses services dans un communiqué, évoquant « l’aspiration historique » des habitants de cette région géorgienne de rejoindre la Russie, dont elle est limitrophe.

On ne va pas vous refaire le dessin : la guerre qui fait rage en Ukraine trouve son origine à l’est du pays, avec deux petites républiques séparatistes et pro-russes, reconnues par Vladimir Poutine lundi 21 février. Mais depuis la chute et le démantèlement de l’Union soviétique, Lougansk et Donestk ne sont pas les seuls territoires à avoir estimé être placés du mauvais côté de la frontière, ou à contester l’autorité de leur capitale de rattachement. Plongée en Transnistrie, en Abkhazie et en Ossétie du Sud.

Le tour du propriétaire

Ces trois territoires ont des caractéristiques démographiques, topologiques et économiques bien différentes. La Transnistrie, une bande de terre deux fois plus petite que l’Alsace coincée entre la Moldavie, à laquelle elle appartient en théorie, et l’Ukraine, est une région industrielle autrefois choyée par Moscou. Le principal groupe de la région, et qui contrôle jusqu’à sa police, est Sheriff : chaîne de magasins, stations-service, téléphonie et même club de foot, difficile de passer à côté de l’étoile à cinq branches à Tiraspol. Mais pour Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur de France en Russie, son économie, qui fait la part belle au marché noir, est « petit à petit intégrée à l’Union européenne », notamment car ses exportations passent par l’ Ukraine.

La Transnistrie, fine bande de terre entre la Moldavie et l'Ukraine.
La Transnistrie, fine bande de terre entre la Moldavie et l'Ukraine. - 20Minutes/Google Maps

A l’inverse, l’Abkhasie, république côtière située à l’est de la mer Noire, et l’Ossétie du Sud, région montagneuse qui compte treize habitants au kilomètre carré, sont presque totalement dépendantes de la Russie. « C’est Moscou qui fournit le budget », indique Jean Radvanyi, chercheur au CNRS spécialiste de l’espace post-soviétique, à propos des deux territoires contestés par la Géorgie. Profitant de la côte, l’économie abkhaze repose majoritairement sur le tourisme, « mais la plupart des touristes sont russes », souligne Jean de Gliniasty. Quant à l’Ossétie du Sud, « il y a trois moutons », ironise-t-il. Jean Radvanyi résume le tout en évoquant trois régions « sous perfusion », victimes de blocus et de la non-reconnaissance d’une large part de la communauté internationale.

Un vide diplomatique

En effet, la liste des pays reconnaissant l’existence de ces pays est bien courte. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont reconnues par la Russie bien sûr, mais aussi par le Vénézuela, le Nicaragua, Nauru et la Syrie. « Même au sein de la Communauté des Etats Indépendants », ce qui reste du bloc de l’Est, « personne ne veut les reconnaître car cela créerait un précédent », explique Jean Radvanyi. Pire, la Transnistrie n’est reconnue que par… l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud elles-mêmes, ainsi que le Haut-Karabagh. Une autre région à la souveraineté disputée, mais qui est un « cas spécifique », conviennent les deux experts interrogés par 20 Minutes.

L'Abkhazie sur la côte et l'Ossétie du Sud.
L'Abkhazie sur la côte et l'Ossétie du Sud. - 20Minutes/Google Maps

D’autres mouvements nationalistes sont en effet à l’œuvre parmi les éclats cosmopolites de l’URSS, qui ne veulent pas risquer de disparaître eux-mêmes. Les tentatives de la Russie pour leur donner une place sur la scène internationale rencontrent ainsi peu d’écho, et ces territoires semblent condamnés à échanger avec d’autres peuples aux visées indépendantistes. L’un des grands moments reste ainsi la Coupe du monde de la CONIFA, une compétition de football entre fédérations non reconnues par la FIFA, comme le comté de Nice, Québec, la Kabylie, le Kurdistan ou le Tibet.

Des « miettes de Russie » ?

L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud forment des « micro-civilisations, qui ont leur langue, leur alphabet, leurs spécificités religieuses », formant ainsi des « miettes d’empire » russe, détaille Jean de Gliniasty. Leurs habitants sont d’une « ethnie différente des Géorgiens », confirme Jean Radvanyi, même si la plupart sont trilingues (leur langue locale plus le russe et le géorgien). Retraçant l’histoire de ces territoires, le géographe note que Staline, lui-même Géorgien d’origine, les a volontairement intégrés à la république autonome de Géorgie afin de « diviser pour mieux régner ». La question nationale a ressurgi dans les années 1980, et « une série de guerres éclate en 1992-1993 ». L’Abkhazie est ainsi indépendante de fait depuis la chute de l’URSS, et forme pour la Géorgie une « République autonome », où le président est aussi le chef du gouvernement.

Mais le chercheur au CNRS refuse de parler de « miettes de Russie », malgré les liens économiques et la russophilie des habitants. Ces territoires « n’ont pas été annexés, disons plutôt que ce sont des satellites » de Moscou, précise-t-il. Mais quel peut être le destin de ces territoires, au vu des actions de Vladimir Poutine au Donbass et plus largement en Ukraine ? « A priori, il n’y a pas de raison que ça évolue », juge Jean Radvanyi. Si la situation est « gelée » pour l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, Jean de Gliniasty estime tout de même que « la Russie pourra les intégrer ou leur laisser le statut d’indépendance si elle veut », vu la réaction internationale.

Mais « il y a une vraie question sur l’avenir de la Transnistrie », relève l’ancien diplomate, auteur de la Petite histoire des relations franco-russes (L’Inventaire), qui voit la région comme un « laboratoire de ce qu’aurait donné la poursuite du communisme dans un pays isolé ». La petite république a d’ailleurs toujours un parti unique et un Soviet suprême, malgré la libéralisation de l’économie. « La XIVe armée russe y stationne », la région est frontalière d’une Ukraine qui pourrait être annexée par Moscou, et « la question est de savoir si la Russie voudra continuer vers la Moldavie, qui n’est pas membre de l’ OTAN », rappelle-t-il. Quitte à reformer un empire, Vladimir Poutine peut bien commencer par ses miettes.