Guerre en Ukraine : Volodymyr Zelensky, de « clown » à chef de guerre, un parcours atypique

PORTRAIT Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, ancien humoriste a été propulsé président il y a seulement trois ans et est devenu en quelques jours chef de guerre face au géant russe

Oihana Gabriel
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Volodymyr Zelensky, le portrait — 20 Minutes
  • Volodymyr Zelensky s’est fait élire en avril 2019 avec 73 % des suffrages sur un programme pacifiste : ramener la paix dans un pays divisé et en conflit avec la Russie.
  • Il se retrouve à son corps défendant chef de guerre alors qu’il n’a que trois ans de vie politique derrière lui et aucune expérience militaire.
  • Si les chefs d’Etat saluent son sang-froid, les internautes son courage, le président ukrainien est devenu la cible numéro 1 de Moscou. Il risque de devoir quitter le pouvoir et son pays très vite face à l'avancée des troupes russes, qui sont déjà à Kiev.

Les scénaristes de série auraient-ils imaginé pareil scénario ? Le destin hors du commun de Volodymyr Zelensky, passé de comédien à chef de guerre, est un nouvel exemple d’une réalité qui dépasse la fiction.

Le président ukrainien n’avait sans doute pas prévu d’affronter seul la Russie quand il présente sa candidature en 2018 pour devenir président de l’Ukraine. En seulement trois ans, Volodymyr Zelensky est passé de « clown », selon ses propres mots, à chef d’État, écouté par les puissants du monde et opposé à  Vladimir Poutine dans le plus grave conflit entre Occident et Russie depuis la  Seconde Guerre mondiale.

Le président par hasard dans une série télévisée

L’aventure politique de Volodymyr Zelensky commence comme une farce le soir du 31 décembre 2018, avec l’annonce télévisée de sa candidature à l’élection présidentielle. A l’époque, le pays le connaît pour son rôle de président… à la télévision dans la série Serviteur du Peuple. L’Ukraine était déjà à couteaux tirés avec la Russie, aux prises avec une crise depuis 2014 et l’éclatement d’une guerre dans l’est séparatiste du pays. Une campagne électorale éclair, menée d’abord sur les réseaux sociaux, fit triompher la star de télé : le néophyte est élu avec 73 % des voix au second tour, le 21 avril 2019. Et l’acteur qui campait un professeur naïf devenu président par hasard s’est révélé un chef d’État plutôt mesuré.

Depuis quelques mois, il n’a d’autre choix que de parler régulièrement à ses concitoyens de guerre. Alors qu’il s’était fait élire sur deux promesses : lutter contre la corruption et ramener la paix… Une épreuve du feu pour ce jeune président sans expérience politique, ni militaire. Depuis le début des tensions avec Moscou, Zelensky a multiplié les preuves de sang-froid. Et de liberté de ton, entre les menaces et exagérations d’un Vladimir Poutine qui parle de « génocide » et de « terrorisme » et les informations alarmistes des Etats-Unis.

Ce partisan d’une entrée de l’Ukraine dans l’Otan a ainsi expliqué à ses concitoyens en janvier « Que devons-nous faire ? Une seule chose : rester calme. Nous célébrerons Pâques en avril. Et puis en mai, comme d’habitude – le soleil, les vacances, les barbecues. »

Un sang-froid que beaucoup de chefs d’État lui reconnaissent. Emmanuel Macron a régulièrement son homologue ukrainien au bout du fil et l’a même reçu avant que l’homme de spectacle devienne chef d’État. Selon Le Parisien, un ministre français le décrit comme « très accessible, très humain ».

Soutenu par son peuple ?

Il n’empêche, le jeune président essuie quelques critiques de ses électeurs. « Selon une étude publiée en février par le centre Razumkov, 55 % de la population estime qu’en cas d’invasion Volodymyr Zelensky ne ferait pas un commandant en chef efficace, capable d’organiser la défense du pays », a repéré notre consœur du Monde dans cet article.

La légitimité de Zelensky s’était ainsi érodée, « souvent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la situation militaire, et près de 60 % de la population ne souhait[ait] pas qu’il se présente à nouveau aux élections, selon les sondages », analysait Ioulia Shukan, maîtresse de conférences en études slaves à l’université Paris-Nanterre interrogée par Libération, avant le déclenchement du conflit. Ses déclarations étaient jugées trop rassurantes, poursuivait la chercheuse, et la question d’un manque de préparation pour la guerre émergeait.

Un chef de guerre bien seul

Le ton de Zelensky s’est fait plus inquiet et martial ces dernières 24 heures. Après une journée de bombardements et de promesses de réactions sévères, Joe Biden prévient jeudi soir que l’Otan n’enverrait aucune troupe. L’homme de spectacle s’est mué en chef de guerre solitaire pour annoncer quelques heures plus tard la mobilisation générale. Sans cacher son amertume. « Qui est prêt à combattre avec nous ? Je ne vois personne. Qui est prêt à donner à l’Ukraine la garantie d’une adhésion à l’Otan ? Tout le monde a peur », a dénoncé le président ukrainien.

Vendredi matin, les tanks russes sont entrés dans Kiev. Il tacle de nouveau les Occidentaux. « Toutes les possibilités de sanctions n’ont pas encore été épuisées. La pression sur la Russie doit augmenter. C’est ce que j’ai dit [à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen] » , a déclaré Zelensky sur Twitter.



En début d’après-midi, c’est un président agacé et aux abois qui appelle les Européens à se réveiller : « Comment allez-vous vous-mêmes vous défendre si vous êtes si lents à aider l’Ukraine ?, a-t-il lancé aux Européens. Si vous avez une expérience du combat (…) vous pouvez venir dans notre pays pour défendre l’Europe. »

La cible numéro 1 de Poutine

Combien de temps tiendra-t-il ? « Je reste dans la capitale, a courageusement prévenu Zelensky jeudi soir. Nous n’avons pas peur. » Selon les Occidentaux, Poutine n’a qu’un objectif : décapiter le pouvoir démocratique et installer à la place un gouvernement favorable à Moscou. Vendredi, un peu avant 16 heures, le président russe a d’ailleurs appelé les militaires ukrainiens à « prendre le pouvoir » à Kiev en renversant le président Volodymyr Zelensky et son entourage, qu’il a qualifiés de « néonazis » et de « drogués ».

Selon Michel Goya, historien et militaire français, même si le président ukrainien démissionnait, il risquerait d’être poursuivi.



Zelensky n’est pas dupe. Dans son allocution pour déclarer la mobilisation nationale, jeudi soir, le président ukrainien a assuré : « Selon des renseignements fiables, l’ennemi a fait de moi la cible numéro 1, ma famille la cible numéro 2. » « Le président ukrainien est en danger », confirme Alexandra Goujon, spécialiste française de l’Ukraine et maître de conférences à l’Université de Bourgogne, à l’AFP.

« La sécurité du président Zelensky est un élément central de ce qu’il se passe maintenant », a souligné Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères vendredi matin sur France Inter. « Nous sommes en situation de pouvoir l’aider si nécessaire (…) Nous prendrons les dispositions qu’il convient de prendre », a-t-il assuré. Tout en refusant de dire si cette aide pouvait passer par une exfiltration.