Guerre en Ukraine : Pourquoi est-il presque impossible d’asphyxier économiquement la Russie ?

SANCTION Les sanctions économiques risquent de s’abattre contre la Russie à la suite de l’invasion de l’Ukraine, mais le pays semble prêt à y faire face

Jean-Loup Delmas
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Une femme russe passant devant un changeur de monnaie à Moscou, illustration
Une femme russe passant devant un changeur de monnaie à Moscou, illustration — Alexander NEMENOV / AFP
  • En lançant une attaque contre l’Ukraine ce jeudi, la Russie risque de très lourdes sanctions économiques de la part de l’Occident.
  • Un scénario qui s’était déjà produit en 2014 avec l’annexion de la Crimée. Depuis, le pays a cherché à s’émanciper financièrement des nations de l’hémisphère nord, pour se préparer à un nouveau conflit.
  • Entre la superpuissance chinoise voisine, une quasi-autonomie énergétique et une population rompue à la difficulté, Moscou ne manque pas d’arguments pour résister à une guerre économique d’ampleur.

En attaquant militairement l’Ukraine dans la nuit de ce jeudi, la Russie sait qu’elle s’expose à de lourdes sanctions financières de la part des Etats-Unis et de l’Union européenne. Jusque-là, l’Occident n’a pas activé toutes ses représailles économiques, ultime levier afin de dissuader Moscou d’une invasion. Une menace apparemment insuffisante pour calmer les ardeurs russes. Si toutes les sanctions économiques sont lancées contre lui, le pays des tsars pourrait-il plier ?

Une asphyxie totale du géant est peu probable, quelle que soit l’ampleur des sanctions à son encontre. Marc Touati, économiste et président du cabinet Aux commandes de l’économie et de la finance, résume l’issue de secours russe en un pays : la Chine. « Aussi forte soit les sanctions européennes et américaines, la Russie pourra toujours se reporter sur la Chine, pour faire du commerce direct ou pour y transférer ses produits et les vendre à l’international après », plaide l’économiste. Dans le bal des condamnations et des critiques du monde sur l’invasion russe, Pékin a brillé par son silence. Preuve supplémentaire s’il le fallait de la neutralité – voire du soutien tacite à la Russie - de la Chine dans ce conflit. Et avec plus de 4.000 kilomètres de frontière entre les deux pays, il y a de quoi réaliser  des exportations facilement, « ce qui rendrait caduques les effets d’un blocus de l’Occident », note Mac Touati.

L’économie russe a appris à faire sans nous

En 2014, la Russie avait déjà subi de lourdes sanctions économiques à la suite de l’annexion de la Crimée. Le pays a depuis cherché à émanciper au maximum son économie de l’Occident : « L’agriculture russe s’est développée, un gazoduc a été créé avec la Chine, Moscou a échangé un nombre important de ses dollars contre de l’or ou des yuans et a développé des échanges commerciaux avec le Brésil, l’Inde et d’autres nations montantes », liste Sylvie Matelly, directrice adjointe de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), économiste et spécialiste des sanctions internationales.

Illustration avec la menace d’exclure le pays du réseau Swift, messagerie interbancaire mondiale qui relie les banques entre elles notamment pour les transactions. « Certes, l’effet serait terrible pour la Russie, mais cela serait aussi catastrophique pour l’Europe », anticipe Marc Touati. Et depuis l’annexion de la Crimée en 2014, qui avait déjà vu une telle menace être brandie, la Russie a déjà cherché à contourner le problème : la Banque nationale du pays a développé son propre réseau, le Système de transfert de messages financiers, relié à 23 banques étrangères. Le pays songe également à rejoindre les réseaux bancaires chinois et indien, afin de compenser les pertes. M̂ême logique pour les avoirs des oligarques russe, menacés d’être bloqués : « Vous pensez bien que ces milliardaires ont placé une partie de leur argent ailleurs qu’en Occident », sourit Marc Touati.

Bonne revanche de Moscou

En plus d’être vaine, une tentative d’asphyxie de la Russie s’avérerait lourde de conséquences, notamment pour l’Europe. « C’est tout à fait possible d’imposer des sanctions sévères contre la Russie, mais cela aurait un effet dramatique pour tout le monde. En 2014, les rétorsions russes avaient fortement pénalisé nos économies », résume Sylvie Matelly. Le gaz naturel du pays de Tolstoï représente par exemple 40 % des importations du Vieux continent, et des sanctions trop lourdes entraîneraient une inflation encore plus importante des prix des matières premières, que ce soit le gaz, le pétrole ou  le blé. La céréale est déjà à son plus haut niveau depuis juillet 2012, à 9,26 dollars le boisseau, tandis que le prix du baril de brent a lui augmenté à 104,5 dollars ce jeudi, contre moins de 80 dollars au 1er janvier 2022.

Or, « les pays occidentaux sortent de deux ans de pandémie qui ont considérablement affaibli leurs économies et gonflé leurs dettes, appuie Marc Touati. Ces nations ont besoin de la relance et de la croissance, donc d’un faible prix des matières premières ». Une inflation trop importante du blé ou du gaz nuirait nécessairement au pouvoir d’achat des Européens, et pourrait encore aggraver la dette et relancer la crise économique. Pire encore, la hausse des prix de ces matières fait les affaires de… la Russie, qui vend plus cher et s’en met plein les poches. « Paradoxalement, ces sanctions sont presque bénéfiques à la Russie pour le moment », note l’économiste.

Un pays aux reins solides

La Russie est peut-être même plus armée et prête que l’Occident pour une guerre économique. La dette publique du pays ne dépasse pas les 20 % de son PIB, contre 120 % pour la France et 98,3 % pour la zone Euro. « La Russie dispose également d’un fonds souverain de 180 milliards de dollars et de réserves financières de 640 milliards de dollars », renseigne Marc Touati. Bref, le pays pourrait puiser dans ses fonds et à s’endetter pour une guerre, une marge de manœuvre que l’Europe n’a pas forcément.

Autre élément en faveur de Moscou, sa population. Sylvie Matelly résume simplement : « Si le prix de l’essence augmente en France, le pays sera dans la rue. Ce ne sera probablement pas le cas en Russie. » Dernier point sur la solidité des reins de l’économie russe, sa quasi-indépendance : « En termes d’énergie, le pays a ce qu’il faut. Pour les produits manufacturés que lui fournit d’habitude l’Occident, il peut demander à la Chine ».

La Chine, la variable indispensable

Pékin est le pion indispensable dans la guerre économique à venir. La Chine, en cas d’alliance avec la Russie, rend anodine la plupart des sanctions occidentales. « Il faut chercher a minima la neutralité de Pékin, ou au mieux une collaboration avec lui. Sans cela, les sanctions seront caduques », plaide Sylvie Matelly.

Car toute la question est de savoir si cette guerre économique vaut le coup, conclut l’experte : « Sanctionner la Russie, c’est tirer une balle dans le pied de nos économies. Pourquoi pas, mais autant s’assurer que cela serve à quelque chose. Déjà qu’avec Vladimir Poutine, on n’est sûr de rien… »