Guerre en Ukraine : Pourquoi Vladimir Poutine s'est abstenu de faire une vraie déclaration de guerre

LE POIDS DES MOTS Pour le maître du Kremlin, une « opération militaire spéciale » en Ukraine n’est pas vraiment une guerre avec un pays indépendant de la Russie

Xavier Regnier
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Vladimir Poutine n'a pas employé le terme de guerre pour lancer son armée contre l'Ukraine.
Vladimir Poutine n'a pas employé le terme de guerre pour lancer son armée contre l'Ukraine. — EPN/Newscom/SIPA
  • Vladimir Poutine a annoncé cette nuit le lancement d’une « opération militaire spéciale » en Ukraine, visant sans le nommer le gouvernement en place.
  • Dans sa déclaration, le président de la Russie n’emploie pas le mot « guerre ».
  • Une subtilité maîtrisée par la Russie depuis de nombreuses années, selon le chercheur Julien Nocetti, qui permet au Kremlin de pouvoir agir militairement sans violer le droit international.

Dans la nuit ukrainienne, le bruit des bombes a soudain déchiré le silence d’angoisse qui étreignait Kiev depuis plusieurs heures. Crainte depuis plusieurs semaines, l’attaque de la Russie s’est concrétisée après une allocution de Vladimir Poutine avant l’aube à la télévision. Pour justifier l’envoi des chars et des obus, le président russe a évoqué une « opération militaire spéciale », quelques jours après s’être engagé pour un « maintien de la paix » dans les territoires séparatistes. Peut-on parler d’une vraie déclaration de guerre ? 20Minutes a passé son discours au crible avec l'aide de Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales.

Qu’a dit exactement Vladimir Poutine ?

Dans une allocution de vingt-huit minutes à la télévision russe, Vladimir Poutine a pris un air martial pour annoncer sa « décision d’une opération militaire spéciale », dénonçant un « génocide » orchestré par l’Ukraine dans les territoires séparatistes. « Nous nous efforcerons d’arriver à une démilitarisation et une dénazification de l’ Ukraine », un pays que le chef du Kremlin considère comme une création de l’URSS de Lénine.

Vladimir Poutine a également promis de conduire « au tribunal ceux qui ont commis de nombreux crimes, responsables de l’effusion de sang de civils, notamment des citoyens russes ». Parmi ces derniers sont vraisemblablement comptés les citoyens ukrainiens pro-russes des territoires de Lougansk et Donetsk. « Nous n’avons pas dans nos plans une occupation des territoires ukrainiens, nous ne comptons imposer rien par la force à personne », a encore assuré Vladimir Poutine, qui invite aussi les militaires ukrainiens à « déposer les armes ».

Est-ce une vraie déclaration de guerre ?

Ce n’est pas la première fois que Vladimir Poutine joue avec les mots. « Depuis 2008, il y a un non-emploi délibéré du terme » dans toutes les opérations militaires russes, pointe Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste de la Russie. En Géorgie, la Russie avait ainsi prétendu répondre à une attaque de Tbilissi sur l’Ossétie du Sud, lors de laquelle des militaires russes de « maintien de la paix » ont été tués. Quelques années plus tard, Vladimir Poutine avait lui-même avoué l’existence d’un plan.

Ces « termes soigneusement choisis », parfois grossiers comme lorsqu’il parle de « politique génocidaire », visent à « créer de la stupeur chez l’adversaire » et à « perturber la perception chez les Occidentaux » de l’état réel du conflit, explique Julien Nocetti. Ainsi, la réponse internationale est plus lente à prendre, ce qui permet à la Russie de « maîtriser le double tempo militaire et diplomatique ». Les propos de Vladimir Poutine laissent également à la Russie un « registre d’actions dans la zone grise » considérable, notamment sur le plan des cyberattaques.

Quelles implications ont ces subtilités ?

En « restant sous le seuil du conflit ouvert », Vladimir Poutine se met à l’abri d’un « déclenchement du droit international », mais aussi d’une réponse militaire d’un pays tiers. Car il y aurait cette fois bien une guerre, dans laquelle Moscou pourrait « se poser en victime », note Julien Nocetti. A l’inverse, le flou sur l’ampleur de l’opération militaire russe permet au maître du Kremlin d’agir à sa guise.

Le chercheur craint « une occupation du pays et un renversement du pouvoir » en place. Dans son discours, Vladimir Poutine « délégitime la nature d’Etat indépendant de l’Ukraine », estime-t-il. Ce refus de l’emploi du mot « guerre » peut être analysé par ce prisme, comme si l’Ukraine n’était pas un vrai pays extérieur à la Russie mais une simple province à faire rentrer dans le rang. « C’est à resituer dans son projet néo-impérial, ce n’est pas nouveau mais ça prend une autre dimension avec le volet militaire », conclut Julien Nocetti.