Conflit Ukraine-Russie : « Poutine s’enhardit, c’est une période dangereuse pour la stabilité et la sécurité de l’Europe »

INTERVIEW Pour Brett Bruen, ancien du Conseil de sécurité nationale sous Barack Obama, la reconnaissance par Moscou des territoires séparatistes et le déploiement de l’armée russe est « le prétexte idéal pour envahir le reste de l’Ukraine »

Allocution télévisée de Vladimir Poutine depuis le Kremlin le 21 février 2022.
Allocution télévisée de Vladimir Poutine depuis le Kremlin le 21 février 2022. — EyePress News//SIPA

Les derniers espoirs d’une solution diplomatique semblent s’être envolés. Lundi, la Russie a reconnu l’indépendance des territoires séparatistes prorusses au Donbas, dans l’Est de l’Ukraine (Donetsk et Louhansk). Dans la foulée, Poutine a ordonné à l’armée russe de s’y déployer, officiellement pour une opération de « maintien de la paix ». L’Ukraine et l’Occident ont aussitôt dénoncé une « violation de la souveraineté ukrainienne » et préparent des sanctions. Mais pour Brett Bruen, en charge de la coordination interagences au Conseil de sécurité nationale sous Barack Obama en 2014, « l’heure des déclarations musclées et même des sanctions économiques est terminée. »

En envoyant l’armée russe dans les territoires séparatistes de l’Est de l’Ukraine, Poutine a-t-il franchi le Rubicon ?

Nous sommes dans le pire des scénarios. Poutine s’enhardit et est encore plus impétueux que ce que certains alarmistes avaient prédit. Si vous écoutez son discours de lundi, il voit clairement la Russie exercer un contrôle sur des larges territoires d’Europe de l’Est et ne compte pas s’arrêter à l’Ukraine. C’est une réorientation radicale de l’ordre international de ces dernières décennies. Nous entrons dans une période dangereuse pour la stabilité et la sécurité de l’Europe.

Quelle est la suite logique de l’escalade ?

Les forces russes d’un soi-disant maintien de la paix ont le lourd passif d’être une couverture pour une répression violente. On l’a vu en Tchétchénie et en Syrie, notamment. Les leaders de ces républiques séparatistes vont demander une assistance militaire non seulement pour les zones qu’elles contrôlent, mais sans doute également pour conquérir d’autres portions contrôlées par l’Ukraine plus à l’ouest. Pour Poutine, c’est le prétexte idéal pour envahir le reste de l’Ukraine, en expliquant qu’il était invité par ces soi-disant Etats indépendants.

Se dirige-t-on vers une invasion massive de l’Ukraine et vers une attaque sur Kiev, comme le craint Biden ?

On va sans doute voir une escalade progressive. La stratégie la plus intelligente pour Poutine est d’y aller petit à petit pour tenter de diviser l’alliance occidentale. L’Otan va devoir rester uni. La période actuelle est critique et les décisions de Biden, Macron et des autres leaders vont déterminer jusqu’où Poutine ose aller.

Les sanctions occidentales en préparation peuvent-elles dissuader Poutine ?

Non. L’heure des déclarations musclées et même des sanctions économiques est terminée. Clairement, Poutine ne comprend pas ce langage. Il faut lui envoyer le message qu’il ne peut pas violer la frontière d’autres pays en toute impunité. Il faut trouver des alternatives. Comme envoyer davantage de soutien militaire à l’Ukraine et aux pays voisins. Pas dans un rôle de combat, qui a été exclu, mais de renseignement, d’entraînement, de planification et de logistique. Et il faut aussi appuyer là où ça fait mal sur le front domestique russe : déclassifier certains éléments de renseignement et exposer la corruption de Poutine. On a constaté avec Navalny et des manifestations l’an dernier, qu’il y a une insatisfaction grandissante en Russie.

Hormis l’Ukraine, quels autres pays sont menacés ?

Poutine a suggéré lundi que d’autres pays de l’ex-URSS ou satellites devaient repasser sous le giron de Moscou, comme la Roumanie, l’Estonie, les autres pays baltes et même la Pologne. Le modus operandi de Poutine en Ossétie du Sud, Abkhazie ou en Géorgie a toujours été de mettre un pied dans le pays et d’utiliser cette présence pour déstabiliser et délégitimer ces gouvernements. Ça ne veut pas dire qu’il va mobiliser une vaste force d’invasion comme en Ukraine, mais il va chercher par tous les moyens à exercer son influence sur la région.

Un éventuel sommet Poutine-Biden négocié par Macron était évoqué lundi matin. Peut-il encore avoir lieu ?

Ce sommet ne doit surtout pas être envisagé. On ne peut pas récompenser Poutine alors qu’il vient de violer fondamentalement le droit international. Le président Macron a tenté un effort de la dernière chance pour la diplomatie, mais Poutine n’est pas intéressé.