Pour les Maliens résidant en France, le retrait de Barkhane « va laisser un grand vide »

TEMOIGNAGES L’opération française Barkhane au Mali s’apprête à plier bagage après une escalade des tensions entre Paris et Bamako, laissant une grande inquiétude chez les Maliens de France

Cécile de Sèze
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(Illustration) Un drapeau français et un drapeau malien côte à côte sur un marché.
(Illustration) Un drapeau français et un drapeau malien côte à côte sur un marché. — ETIENNE LAURENT/DAPD/SIPA
  • Après l'annonce du départ de Barkhane du Mali par la France, la junte malienne a demandé le retrait immédiat des troupes tricolores.
  • Ce retrait va laisser un grand vide dans la pays qui fait face à une présence inquiétante de groupe djihadistes.
  • Les Maliens qui habitent en France sont inquiets de la situation et craignent pour la stabilité et l'avenir de leur pays.

Depuis la France, certains Maliens jugent la situation « déplorable ». Les relations entre Bamako et Paris se sont largement détériorées depuis l’arrivée de la junte militaire au pouvoir après le coup d’Etat d’août 2020. Les autorités maliennes ne veulent plus de la présence militaire française, sous la forme de l'opération Barkhane, qui avait été envoyée sous François Hollande pour empêcher l’instauration d’un émirat islamique dans le nord du pays, et notamment à Gao.

Mais la junte ne voit plus la présence tricolore du même œil que le précédent gouvernement. Après l’expulsion de l’ambassadeur français le 31 janvier dernier, Paris et ses alliés européens sur place ont officialisé jeudi le retrait de leurs troupes, après neuf ans de lutte antidjihadiste. Si Barkhane avait déjà prévu de redescendre vers le sud du pays, la Task Force Takuba, unité de forces spéciales en place pour cibler ou éliminer physiquement des hauts chefs d’Al-Qaïda ou de l’Etat islamique, est aussi concernée par ce retrait. Une décision applaudie par la junte et une partie de la population malienne, dans laquelle un sentiment anti-Français s’est développé au fil des années. La junte au pouvoir à  Bamako a alors demandé ce vendredi à la France de « retirer sans délai » ses soldats du Mali jugeant les résultats de 9 ans d’engagement français « pas satisfaisants ».

« La diplomatie doit prévaloir »

Un retrait qui laissera sans aucun doute un grand vide dans la région, même si les troupes françaises ne quitteront pas le Sahel, menacé par différents groupes djihadistes comme les groupes affiliés à Al-Qaïda (JNIM ou GSIM, groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et les branches de l’Etat islamique en Afrique.

A Bamako, les habitants ont reçu la nouvelle parfois avec satisfaction, parfois avec inquiétude. Depuis Paris, c’est surtout un sentiment de regret immense qui s’exprime. Le président du Conseil supérieur de la diaspora malienne (CSDM), Baïdy Dramé, juge la situation « déplorable ». « La France est un vieil ami du Mali, on est lié par l’histoire, c’est dommage que les gouvernements n’aient pas su gérer la situation diplomatiquement », regrette-t-il auprès de 20 Minutes, dénonçant les « attaques par médias interposés » alors que « la diplomatie doit prévaloir. »

« Les terroristes sont mélangés à la population »

Bien qu’il déplore cette décision, il la comprend. Paris a été, selon lui, poussé au départ par le comportement de la junte et d’une certaine partie de la population sur place. « Cette décision française est compréhensible quand, par un communiqué, par des manifestations, c’est le nom du libérateur qui est pointé du doigt comme si c’était lui le responsable des maux du Mali », développe-t-il.

Aujourd’hui, l’inquiétude sur l’avenir du pays prime dans les esprits des Maliens qui résident en France. « Sans les forces étrangères, notre armée n’est pas en mesure d’assurer la sécurité, c’est pour ça que le Nord a pu être envahi par les djihadistes, rappelle Baïdy Dramé. On s’inquiète car notre armée ne peut pas le faire seule, sans alliés. Ça va être un grand vide. Ce territoire est très vaste et les terroristes sont mélangés à la population, mangent avec elle, dorment avec elle, ils sont infiltrés. »

Le Mali a besoin « d’une union sacrée »

Et si un sentiment anti-Français est bien présent dans une partie de la population malienne, pour le président du CSDM, ce n’est pas le cas dans le nord et le centre du pays, où ont tenté de s’implanter les groupes djihadistes en 2012. A l’inverse, dans ces territoires, « ceux qui vivent la situation sont inquiets et beaucoup regrettent le départ de la France ».

Une division entre pro et antiforces françaises qui menace un peu plus une future stabilisation du Mali car « pour stabiliser un pays, il faut une union sacrée. Ça fait dix ans que le Mali est dans une crise sécuritaire, politique, identitaire et sociale. Sans union sacrée il n’y a pas de paix, et sans paix il n’y a pas de développement. On ne peut pas vivre en autarcie, on ne peut pas considérer nos alliés traditionnels comme nos ennemis », abonde Baïdy Dramé.

« Les groupes terroristes ont toujours demandé le départ des troupes étrangères »

D’autant que le discours en faveur du retrait tricolore est en accord avec la volonté des groupes djihadistes qui réclament depuis le début le départ des troupes étrangères. « Les groupes terroristes ont toujours demandé le départ des troupes étrangères, donc, quand ils trouvent une population qui parle comme eux, ils sont silencieux. Je ne pense pas qu’ils soient anéantis, ils sont contents », analyse Baïdy Dramé.

Ce dernier met peu d’espoir dans la présence russe supposée au Mali. Si les autorités maliennes s’en défendent, la France et les Occidentaux dénoncent l’appel fait, selon eux, au groupe de sécurité privé russe Wagner, aux agissements controversés. Baïdy Dramé ne voit pas comment le millier de mercenaires russes sur place peut faire le travail que n’ont pas réussi à faire les 2.400 militaires français déployés au Mali, en plus des partenaires européens et africains.

« Nous souhaitons que notre pays soit en accord avec le reste du monde »

Contrairement à la junte, Baïdy Dramé refuse de parler d’échec de la France. Au contraire, il félicite les nombreuses victoires, parfois trop silencieuses, forces françaises. Il applaudit alors le fait que les soldats français « ont empêché que le Mali devienne un émirat islamique, ils ont tué les plus grands terroristes qui ont retrouvé refuge au Mali », mais, selon lui, la France n’a pas assez communiqué sur ces accomplissements, qui n’ont pas été compris par la population. Et à ceux qui fustigent le manque de prise en main politique après avoir chassé l’ennemi, il répond que « quand les villes sont libérées, c’est à l’Etat malien de venir s’installer, ce n’est pas à la France de se substituer à l’Etat malien ».

Pour sa famille sur place et ses voyages au Mali, Baïdy Dramé se montre moins inquiet car à Bamako, la situation n’est pas aussi instable et potentiellement dangereuse que dans le nord et le centre du pays qui, comme il le précise, fait une surface de plus d’un million de km2. « Les Maliens en France, c’est comme des ambassadeurs du Mali. Au-delà de toute considération politique, nous souhaitons que notre pays soit en accord avec le reste du monde, car le reste du monde est venu au Mali pour défendre la liberté des Maliens », conclut-il.