« Convoi de la liberté » au Canada : Entre état d’urgence et ultimatum, la protestation est-elle aussi « pacifique » qu'à ses débuts ?

RECAP' Steve Bell, le nouveau chef de la police d’Ottawa craint notamment la présence d'« éléments radicaux » dans la manifestation prévue samedi

Camille Poher
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Des manifestants dans les rues d'Ottawa le 17 février 2022.
Des manifestants dans les rues d'Ottawa le 17 février 2022. — SCOTT OLSON / AFP
  • Depuis près d’un mois, Ottawa est le théâtre d’un large mouvement de protestation, d’abord initié par des camionneurs s’opposant à l’obligation vaccinale pour traverser la frontière terrestre entre le Canada et les Etats-Unis. Autoproclamé le « convoi de la liberté », ce mouvement populaire s’oppose aujourd’hui au gouvernement Trudeau.
  • Depuis une dizaine de jours, le mouvement s’est intensifié et le ton est monté d’un cran, poussant le maire d’Ottawa à déclarer l’état d’urgence et aux autorités locales à déloger une bonne partie des manifestants.
  • La police canadienne a lancé ce vendredi une opération d’envergure pour débloquer les rues du centre-ville, contraignant le Parlement canadien à rester exceptionnellement fermé. Retour sur un « convoi de la liberté » qui semble se muer en « convoi des énervés ».

Ottawa est-elle sur le point d’imploser ? Une chose est certaine, la capitale du  Canada, s’embrase depuis le 29 janvier dernier, date à laquelle des chauffeurs poids lourds du pays ont entamé un mouvement de révolte contre l’obligation vaccinale imposée aux routiers traversant la frontière avec les  Etats-Unis. Ce « convoi de la liberté », déclaré comme « pacifique » dès ses premières heures, s’est transformé en une remise en question générale de la politique du gouvernement  Trudeau et élargi à la population civile tout entière. Etat d’urgence, déclaration officielle et premières arrestations, 20 Minutes fait le point sur une manifestation qui ne semble plus si pacifiste qu’à ces débuts.

L’actu du jour

La police canadienne a lancé ce vendredi une opération d’envergure pour débloquer les rues du centre d’Ottawa. Dans un tweet, la police conseillait de nouveau « aux manifestants de partir immédiatement » et leur demandait de rester « pacifiques ».



Trois semaines après le début du mouvement du « convoi de la liberté », l’exécutif canadien a lui aussi haussé le ton. Le Premier ministre Justin Trudeau a estimé jeudi que cette contestation n’avait plus rien de « pacifique », lors d’un débat historique à la Chambre des communes portant sur la mise en œuvre de la loi sur les mesures d’urgence. Cette disposition exceptionnelle a alors été invoquée pour la deuxième fois de l’histoire du  Canada en temps de paix.



L’objectif de toutes les mesures, y compris les mesures financières prévues dans la loi sur les mesures d’urgence, est de faire face à la menace actuelle et de maîtriser pleinement la situation », a ajouté Justin Trudeau. Dans une lettre adressée la veille aux Premiers ministres des provinces, le Premier ministre avait d’ores et déjà estimé que le mouvement « menaçait la démocratie » et minait « la réputation du Canada à l’étranger ».

Jeudi toujours, la police s’est déployée en masse dans les rues d’Ottawa. Pour la première fois depuis le début du mouvement, des centaines de policiers se sont positionnées face aux contestataires et aux camions qui bloquent les rues. De grandes grilles et des barricades ont, par ailleurs, été montées par les forces de l’ordre afin de protéger les bâtiments du Parlement. La police a averti les manifestants qu’ils devaient quitter les lieux « immédiatement ».

A l’origine du conflit

Tout a commencé dans l’ouest du Canada, avec quelques dizaines de camionneurs qui se sont organisés en convois pour rallier Vancouver à Ottawa. Leur objectif : manifester contre l’obligation vaccinale mise en place mi-janvier par le Canada et les Etats-Unis pour pouvoir traverser la frontière. Après des blocages ponctuels, le convoi, qui avait grossi entre-temps, est arrivé à Ottawa le 29 janvier. Les camionneurs se sont alors posés en face du parlement fédéral.



Presque trois semaines plus tard, ils n’ont pas bougé et ont pris leurs quartiers (tentes, stands de nourriture, jeux pour enfants, etc.). Et d’autres revendications se sont vite greffées à ce mouvement. Quelque 400 camions ont été installés dans les rues du centre-ville d’Ottawa et plusieurs ont retiré les pneus de leur véhicule pour les rendre plus difficiles à enlever. Dans les manifestations qui accompagnent désormais les « convois de la liberté » qui ont essaimé dans plusieurs villes du pays, l’appel à la démission de Justin Trudeau revient avec force.

La tendance du jour

Minimisé au départ par les autorités, le mouvement s’est étendu ces dernières semaines et ne revêt plus la dimension pacifique de ses débuts pour de nombreux manifestants qui rejettent fermement le gouvernement de Justin Trudeau. La ville d’Ottawa, la province de l’  Ontario et le Canada sont désormais sous le coup de l’état d’urgence. Impuissante et très peu présente sur le terrain pendant des jours, la police affirme avoir maintenant les effectifs policiers nécessaires pour mettre un terme à cette « occupation illégale ». Différents échelons des forces de l’ordre sont maintenant présents : des agents de la GRC (Gendarmerie royale du Canada), de la police provinciale, du service de police de la ville d’Ottawa ou d’autres villes de la province.



Les premières arrestations ont eu lieu mercredi matin : Tamara Lich, l’une des organisatrices du convoi, a été interpellée, a indiqué dans un tweet le compte officiel du mouvement, vidéo à l’appui. Un peu plus tôt, un autre leader, Chris Barber, avait été interpellé, une arrestation dans le calme là aussi filmée et postée sur les réseaux sociaux par des membres du mouvement.



Les manifestants, déterminés à rester « jusqu’à la fin », ont reçu mercredi un ultimatum des forces de l’ordre, qui ont fait le tour des camions pour distribuer un tract leur intimant l’ordre de « quitter les lieux ». Steve Bell, le nouveau chef de la police d’Ottawa qui craint notamment la présence d'« éléments radicaux » dans le rassemblement prévu samedi, a déclaré être prêt à « employer certaines techniques qui ne sont pas couramment vues à Ottawa ». Il faut dire qu’avec la mise en place de la loi d’urgence, les policiers disposent d’un arsenal d’outils légaux très développé : les manifestants risquent jusqu’à un an d’emprisonnement, des amendes allant jusqu’à 100.000 dollars canadiens (70.000 euros), le gel des comptes bancaires, la suspension de leurs permis de conduire, etc.

Pour les experts, cette gestion de la crise par la police laissera forcément des traces. « Les problèmes qu’on n’a ne sont pas des problèmes de ressources ou d’effectifs, c’est une question de leadership, de gestion et de gouvernance », pointe Christian Leuprecht, professeur au Collège militaire royal du Canada et spécialiste de la police.

Selon lui, cette manifestation démontre qu’une refonte de l’architecture du système de sécurité nationale, devenue obsolète au XXIe siècle, est plus que nécessaire. En attendant, qualifiant la situation de « précaire », le ministre de la Sécurité publique Marco Mendicino a estimé de son côté que « les blocus illégaux aux frontières » avaient coûté des milliards de dollars à l’économie canadienne.