Pakistan: une puissance nucléaire que personne ne veut voir aux mains des talibans

DECRYPTAGE Islamabad tente de lutter contre les talibans dans les zones tribales. Avec une armée mal préparée et un gouvernement faible, le combat est mal engagé...

Maud Descamps

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Un réfugié de Buner, à Peshawar, au Pakistan, le 29 avril 2009. 
Un réfugié de Buner, à Peshawar, au Pakistan, le 29 avril 2009.  — REUTERS/Adil Khan

«Le Pakistan n'a jamais été aussi près du chaos». Olivier Guillard ne mâche pas ses mots. Ce chercheur à l'Iris (Institut de recherches internationales et stratégiques), spécialiste de la région, n'est pas très optimiste sur les chances du gouvernement de parvenir à éradiquer les talibans. Alors que les attaques des islamistes se multiplient, l'armée tente de récupérer depuis quelques jours le district de Buner, dans le nord-ouest.
 

Un terrain privilégié pour les réseaux terroristes
Les talibans, venus d'Afghanistan après en avoir chassé les Soviétiques dans les années quatre-vingt, se sont installés dans ces zones rurales où l'autorité de l'Etat ne fait pas foi. «Lorsque les Etats-Unis ont fait appel aux talibans (NDLR: pour chasser les Soviétiques d’Afghanistan), personne n'avait pensé à la suite et à ce qu'allaient devenir ces combattants», explique Mariam Abou Zahab. Passés de l'autre côté de la frontière, les talibans ont peu à peu pris le pouvoir dans les régions tribales. «Ils y sont perçus, par une partie de la population, comme des Robin des Bois. Leurs codes de conduite correspondent aux valeurs rurales, alors que l'autorité de l'Etat y est, au contraire, très critiquée», poursuit la chercheuse. Une aubaine pour assoir leur domination.

Un gouvernement faible qui capitule
Depuis plusieurs années, de violents attentats touchent le pays, entretenant un climat de terreur au sein de la population. Un accord a été signé mi-février, dans lequel les talibans se sont engagés à cesser le feu en échange de l'instauration de tribunaux islamiques dans la région de Malakand, qui comprend notamment Swat, Buner et le Lower Dir. Une main tendue vers les islamistes vivement critiquée par les Etats-Unis qui soutiennent financièrement le Pakistan dans sa lutte contre le terrorisme depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Le pouvoir pakistanais avait-il le choix?
«Le gouvernement, très impopulaire n'a pas eu d'autre solution que de signer cet accord afin de calmer les esprits sur le plan national», explique Olivier Guillard. Les combats dans les zones tribales où se sont installés les talibans ont fait de nombreux déplacés. «Ils veulent maintenant rentrer chez eux et vivre en paix», souligne Mariam Abou Zahab, chercheur à Sciences-Po Paris et spécialiste du Pakistan. «La population ne veut plus d'affrontements car elle en a trop payé le prix».
   
L’obsession de l’Inde plus importante que la lutte contre le terrorisme
Les militaires sont davantage entraînés pour mener une véritable guerre que pour lutter contre le terrorisme. Une guerre qu'ils imaginent contre leur voisin et ennemi depuis l'indépendance de 1947: l'Inde. C'est un des facteurs de l'échec de la lutte contre les talibans. «Il existe une telle paranoïa des Pakistanais, d'une éventuelle attaque de l'Inde, que l'éradication du  terrorisme n'est pas la priorité pour eux», explique Olivier Guillard. «Cette peur est complètement irrationnelle et très ancrée dans l'esprit de la population et des dirigeants», ajoute Mariam Abou Zahab.


Des luttes politiques qui font passer au second plan celle pour la sécurité intérieure
La partie semble mal engagée. Avec un gouvernement incapable de relancer une économie dévastée et qui préfère se consacrer aux luttes intestines contre ses adversaires politiques, les talibans s'implantent chaque jour un peu plus. Mais Olivier Guillard relativise le risque que les islamistes s'emparent du pouvoir. «S'il n'y a pas d'échéance politique dans les prochains mois, il y a fort à parier que le président (Asif Ali Zardari, ndlr) n'ira pas au bout de son mandat». Son impopularité est telle qu'un mouvement de contestation de la population pourrait lui faire quitter le pouvoir, comme cela a été le cas pour le précédent dirigeant Pervez Musharraf.
 
L'arme nucléaire, la limite absolue
«L'arsenal nucléaire du Pakistan est la limite absolue de l’expansion des talibans», explique Olivier Guillard. Leur accession à la tête du pays n'est donc pas imminente. En effet, si le pouvoir peine à lutter contre les islamistes, la communauté internationale interviendra à temps en cas de menace avérée. Le président Barack Obama a déclaré ce mercredi «être assuré que l'arsenal nucléaire du Pakistan est en sécurité». Il s'est dit sûr qu'il resterait «hors de portée des mains d'extrémistes». Les Etats-Unis surveillent de près l'évolution de la situation sur place. «Il ne serait pas étonnant que Washington ait déjà un plan tout prêt en cas de percée des islamistes afin de mettre sous séquestre l'arsenal nucléaire», conclut le chercheur.