Pourquoi la mort du petit Rayan au Maroc suscite-t-elle une émotion planétaire ?

PSYCHOLOGIE Les funérailles de l'enfant se sont déroulées lundi près du village d'Ighrane, le lieu du drame

Marie De Fournas
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Les sauveteur transportant le corps du petit Rayan dans l'ambulance le dimanche 6 février.
Les sauveteur transportant le corps du petit Rayan dans l'ambulance le dimanche 6 février. — Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA
  • Dimanche, le petit Rayan a été retrouvé mort dans le puits dans lequel il avait chuté le mardi précédent au Maroc, donnant une conclusion tragique a ce drame suivi minute par minute par des millions de personnes à travers le monde.
  • L’incident a été suivi en direct sur plusieurs jours et a été illustré par nombreuses images sur les réseaux.
  • Pourquoi le « sauvetage de Rayan » a-t-il ému au-delà des frontières marocaines ? Eléments de réponse avec Stéphanie Lukasik, enseignante-chercheuse en Sciences de l’information et de la communication et Robert Zuili, psychologue clinicien, spécialiste des émotions et la sociologue Marie Lherault.

La semaine dernière, le monde entier a retenu son souffle pendant six jours en suivant le sauvetage d’un petit garçon tombé dans un puits au Maroc. Rayan, 5 ans, avait fait une chute de 32 mètres dans ce trou trop étroit pour que l’on puisse venir le chercher. Alors que  les secouristes se lançaient dans une course contre la montre pour creuser une tranchée et atteindre la petite victime, l’émoi provoqué par cet accident grandissait et traversait les frontières marocaines. Le monde entier a fini par avoir les yeux rivés sur le village d’Ighrane (nord du Maroc), l’émotion atteignant son sommet dimanche lorsque les secouristes ont extrait le corps de Rayan, mais   trop tard. Décryptage d’une émotion devenue mondiale.

Pourquoi le « sauvetage de Rayan » a-t-il ému au-delà des frontières marocaines ?

La diffusion de l’information s’est faite de façon assez classique : par les médias locaux d’abord, dont les articles ont été repris et par la population qui s’est rendue sur place. « L’accident a fortement été relayé via les réseaux socionumériques qui constituent une nouvelle manière de s’informer très influente », constate Stéphanie Lukasik, enseignante-chercheuse en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Lorraine. Avec leurs photos, leurs vidéos et les hashtags, les spectateurs directs « ont amené sur place les spectateurs plus lointains », précise  l’enseignante et sociologue des médias, Marie Lherault. Mais cette seule explication ne suffit pas. La différence est que cet accident a été suivi en direct sur plusieurs jours. « Cela a à la fois laissé le temps à l’information de s’étendre et créé un phénomène de feuilleton, tout en alimentant l’espoir d’une fin heureuse », résume Marie Lherault, également autrice de La télévision pour les Nuls.

 Lorsque le drame est personnifié, la règle du mort kilométrique s’effondre
 

Or, l’événement n’était pas arrêté dans le temps, mais dans l’action. « Et le mot émotion vient du latin emovere, qui veut dire se mettre en mouvement », explique  Robert Zuili, psychologue clinicien, spécialiste des émotions. Le déroulé du « sauvetage de Rayan » était d’autant plus prenant qu’il a été alimenté par l’avancée progressive des secouristes, les images de la fosse creusée, de la population arrivée sur place, etc. Avec comme climax : l’incertitude de retrouver le petit garçon sain et sauf. « En plus d’être dans le mouvement, le public était dans ce suspense qui participe à l’angoisse. Tous les ingrédients étaient réunis pour susciter une très vive émotion », complète le psychologue.

Pourquoi le « sauvetage de Rayan » a-t-il été si médiatisé ?

Avec l'actualité, nous sommes pourtant confrontés à des immeubles qui s’effondrent avec des familles à l’intérieur en Chine ou à des morts dans un tremblement de terre au Chili. Ces drames n'ont pourtant pas en nous la même résonance que le sort Rayan, 5 ans, coincé dans un puits au Maroc. « Lorsque le drame est personnifié, la règle du mort kilométrique s’effondre », analyse Marie Lherault. Pour rappel, cette loi malheureuse veut que les médias accordent plus ou moins d’importance selon la distance qui sépare les lecteurs des victimes d’un drame. Un accident en France sera plus traité qu'un accident de gravité similaire en Nouvelle-Zélande. Et ici, la victime était un enfant de 5 ans ce qui « génère toujours une émotion plus forte que lorsqu’il s’agit d’un adulte », poursuit la sociologue des médias. Le drame de Rayan a été personnifié : de la petite bouille du garçonnet souriant, et par contraste, les vidéos dans le fond du puits sur lesquelles l’on pouvait le voir en sang et respirant à peine.

Pour l’experte, le drame peut être comparé à celui de la petite colombienne Omayra Sanchez. Son nom ne vous dit peut-être pas grand-chose, mais la photo de la jeune fille coincée dans une coulée de boue, les yeux noirs fixant l’objectif du photographe de Paris Match, peut-être plus. En 1985, l’adolescente de 13 ans n’ayant pu être secourue était morte en direct et devant la presse à la suite d’une agonie qui aura duré plusieurs heures. Sa photo reste une des plus célèbres du photojournalisme. Rayan, n’est pas le symbole d’une catastrophe ou d’un conflit, mais il « fait ressurgir une crainte », analyse Marie Lherault : celle de l’enfant qui chute et qu’on ne parvient pas à récupérer, à la fois proche et inatteignable.

Alors pourquoi ce drame a-t-il autant fédéré ?

« Il n’y a rien qui génère plus de solidarité que de penser à quelqu’un qui vit un drame avec son enfant. C’est ce qui rassemble le plus, car c’est le pire des maux et que personne ne veut vivre ça, répond Robert Zuili. Puis, il y a ceux qui sont dans la peur que ça puisse leur arriver, ceux qui sont dans la colère de savoir comment un tel incident a pu se produire. Ceux qui sont dans la peine, car cela leur rappelle la perte d’un proche et, enfin, il y a ces personnes qui s’accrochent à la joie, à l’espoir que tout finisse bien. »

 

Le drame de Rayan illustre aussi notre besoin de nous retrouver autour d’un événement. « Les cérémonies médiatiques fédèrent, que cela soit pour des enjeux sportifs ou pour suivre des drames. On retrouve une forme de communion », assure Marie Lherault. Selon Stéphanie Lukasik, cet accident a surtout « touché » et « montré avant tout que les gens ont un besoin d’humanité au-delà des frontières et des différences ».