Fusillades aux Etats-Unis : Pourquoi le pays a-t-il tant de mal à dégainer des lois sur les armes à feu ?

GUNS LOVERS Deux fusillades ont eu lieu ce mercredi aux Etats-Unis, relançant l’éternel débat autour de l’encadrement des armes à feu dans le pays

Marie De Fournas
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Le droit de posséder une arme aux Etats-Unis est garanti par la Constitution.
Le droit de posséder une arme aux Etats-Unis est garanti par la Constitution. — SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • Deux fusillades ont eu lieu ce mercredi aux Etats-Unis : deux personnes ont été tuées en Virginie et une troisième, dans le Minnesota.
  • Ces drames relancent l’éternel débat autour de l’encadrement des armes à feu dans le pays, alors que Joe Biden a plusieurs fois manifesté le désir de légiférer sur ce sujet, tout comme différents Etats ou ville du pays. Le président démocrate doit se déplacer ce jeudi à New York, confrontée à une vague de violence par armes à feu
  • Entre les influents lobbys américains, un Congrès avec peu d’élus résolus à voter contre le port des armes et une Cour suprême privilégiant les libertés garanties par la constitution, les armes à feu ont encore de beaux jours devant elles.

EDIT du 3 juin 2022 : Joe Biden a appelé ce jeudi 2 juin le Congrès américain à trouver une voie pour restreindre les ventes de fusils d'assaut et a fustigé les élus républicains qui s'y opposent. Alors que les tueries par arme à feu se succèdent depuis la mi-mai aux Etats-Unis [19 enfants et deux enseignantes ont été tués dans une école du Texas], la rédaction vous propose à la relecture cet article de Marie de Fournas expliquant pourquoi le pays a tant de mal à légiférer sur la vente des armes.

Ce mercredi, trois personnes sont mortes aux Etats-Unis. Deux en Virginie et la troisième dans le Minnesota. Le point commun entre ces drames survenus à plus de 2.000 kilomètres l’un de l’autre, c’est que ces agents de sécurité et cet élève ont été tués par balle dans des établissements scolaires. Comme à chaque fois, ces événements tragiques relancent les débats sans fin et sans issues sur les armes à feu aux Etats-Unis. Mais, concrètement, où en est le pays sur cette épineuse question ?

Où en sont les chiffres sur des armes à feu aux Etats-Unis ?

Si l’on enlève les suicides, le nombre de morts par arme à feu est particulièrement impressionnant outre-Atlantique. « Il y a eu 20.726 morts par arme à feu en 2021 », assure la juriste spécialiste des Etats-Unis, Anne Deysine, professeur émérite à l’université Paris-Nanterre. C’est plus qu’en 2020, année durant laquelle la barre des 20.000 n’avait pas été atteinte, alors qu’elle enregistrait déjà une hausse de 25 % par rapport à l’année précédente. « Les chiffres ont augmenté durant la pandémie, mais sont variables selon les villes et les Etats », analyse l’autrice de l’ouvrage Les Etats-Unis et la démocratie.

Autre chiffre illustrant cette tendance à la hausse : « au niveau national, entre janvier 2019 et avril 2021, il y a eu 17,5 millions de nouveaux acheteurs », complète Anne Deysine. Mais ce nombre est probablement plus élevé : il y a les données officielles des boutiques et puis il y a les foires aux armes, dont les Américains sont très friands. « Il y en a partout, tout le temps. On y vend des armes neuves ou d’occasion, sans traçabilité, sans rien demander aux acheteurs contrairement à une armurerie où il faut remplir un questionnaire et donner sa pièce d’identité », rapporte Jean-Eric Branaa, maître de conférences à l’université d’Assas sur la société et la politique américaine. Si Shannon Watts, la fondatrice de l’organisation Moms Demand Action, qui milite pour un encadrement plus strict des ventes d’armes assure qu’il y a aujourd’hui « plus de 400 millions d’armes dans les mains de civils américains », il est en réalité impossible de connaître leur nombre exact en circulation.

Où en est-on de la régulation des armes à feu ?

« Il y a un retour de la question des armes à feu depuis une dizaine d’années. Ça a été exacerbé sous Donald Trump », constate Jean-Eric Branaa, auteur de Trumpland : Portrait d’une Amérique divisée. Des voix se sont souvent élevées et fait entendre à la suite de meurtres choquants par armes à feu. On se souvient en 2018 du mouvement connu sur Twitter sous le hashtag #NeverAgain, apparu après  la fusillade au lycée de Parkland, en Floride. Le 14 février 2018, un ancien élève avait fait feu avec un fusil semi-automatique AR-15, tuant 17 personnes et en blessant une quinzaine d’autres. « Il y a fréquemment des hashtags qui émergent, on a aussi pas mal vu le #momsagainstgun (les mamans contre les armes) mais ça ne mène pas à de grands changements. Ça ne convainc que les convaincus », constate le spécialiste des USA.

Les choses bougent tout de même, mais plutôt au niveau local. Par exemple, les armes fabriquées avec des imprimantes 3D ont été interdites par de nombreux Etats, comtés et villes. « C’est la folie, ça, en ce moment aux Etats-Unis et ce sont des armes qui sont intraçables », poursuit Jean-Eric Branaa. Au niveau national, Joe Biden a justement assuré en avril dernier qu’il entendait lutter contre ces armes dites « fantômes » car sans numéro de série. Un mois auparavant, il avait réclamé auprès du Congrès, l’interdiction de la vente de fusils d’assaut et de chargeurs à haute capacité. « C’est une loi qu’il avait déjà réussi à faire adopter en 2004 lorsqu’il était sénateur. Pendant dix ans, leur vente a été interdite aux Etats-Unis, mais en 2014, cette loi n’a pas été reconduite », rappelle Jean-Eric Branaa.

Pourquoi ça coince ?

Les demandes du président démocrate Joe Biden auprès du Congrès risquent bien de trouver lettre morte. Pour qu’une loi passe, il faut 60 voix. « Or le Sénat est composé à 50/50 de démocrates et de républicains. Aujourd’hui les tensions entre les deux parties sont au plus haut. Si l’un dit rouge, l’autre dit bleu. Il n’y a même plus de débat », déplore Jean-Eric Branaa.

De plus si les républicains sont pour la plupart pro-armes à feu, on trouve aussi des sympathisants chez les démocrates. « Aucun élu ne veut prendre le risque de se déclarer en faveur d’une loi limitant le port d’armes ou même interdisant les armes de guerre en raison de la force de frappe du lobby », justifie Anne Deysine. Le plus gros d’entre eux : la NRA, une association de chasseurs devenue dans les années 1980 une association de défense du port d’armes. Cette dernière finance les carrières de personnalités politiques qui vont ensuite dans leur sens. « En 2016, la NRA a financé la campagne de Donald Trump qui a ensuite défendu ce droit de façon absolue », constate Jean-Eric Branaa.

Car le fait d’avoir une arme est effectivement un droit aux Etats-Unis et pas des moindres puisqu’il fait partie de la Constitution (qui elle s’applique à l’ensemble du territoire). Le deuxième amendement garantit le droit à tout citoyen américain de détenir des armes. Un point respecté à la lettre par la Cour suprême lorsqu’elle est appelée à donner son avis. Les juges de ce plus haut pouvoir judiciaire « ont toujours été dans le sens de laisser le plus de liberté possible », commente l’expert. C’est ainsi que sous le président Bill Clinton, la loi Brady qui imposait de venir récupérer une arme deux jours après son achat afin d’éviter les actes sous le coup de la folie n’était pas passée. Aujourd’hui encore, dans un pays ou la liberté individuelle prime sur le collectif, la Cour suprême est souvent le « crash test » de toutes les lois tentant d’encadrer le port d’armes.