Syrie : « L’Occident a laissé pourrir la situation, laissant à Daesh le temps de se revitaliser », estime Jonathan Piron

INTERVIEW Jonathan Piron, politologue spécialiste du Moyen Orient, revient sur la recrudescence de Daesh en Syrie

Propos recueillis par Jean-Loup Delmas
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Le drapeau du groupe Etat islamique
Le drapeau du groupe Etat islamique — - WELAYAT SALAHUDDIN
  • L’Etat Islamique a attaqué une prison dans la nuit de jeudi à vendredi en Syrie afin de libérer des djihadistes.
  • Une opération militaire complexe qui rappelle que le groupe islamique est loin d’être fini.
  • Pour Jonathan Piron, spécialiste du Moyen Orient, l’Europe doit se saisir fermement de la question des prisonniers originaires de ses pays.

L’Etat islamique a lancé un assaut dans la nuit de jeudi à vendredi contre une prison contrôlée par les forces kurdes dans le nord-est de  la Syrie. Si  39 djihadistes ont été tués dans l’opération, « un nombre de prisonniers a réussi à s’enfuir », déplore l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) , sans préciser combien précisément.

Une attaque qui rappelle la recrudescence de Daesh dans la région, mais également l’épineux cas des prisonniers djihadistes. Jonathan Piron, politologue spécialiste du  Moyen Orient, évoque pour 20 Minutes une « naïveté de l’Occident » face à une organisation qui a certes perdu son emprise territoriale mais pas sa capacité de nuisance.

L’Etat Islamique est-il de retour en Syrie ?

L’Occident a cru en avoir fini avec le problème de Daesh suite à l’effondrement territorial de l’Etat Islamique et l’arrestation de nombreux djihadistes par les combattants kurdes. En réalité, l’Etat Islamique a été vaincu territorialement, mais toute une organisation est restée en place, avec de nombreux combattants toujours disponibles. On peut résumer en disant que l’Etat Islamique est affaibli mais loin d’être vaincu.

D’autant que les forces kurdes, à qui les Occidentaux ont délégué toute la gestion et le suivi des prisonniers de Daesh, n’ont pas les capacités de le faire, et n’en ont pas la priorité. Leur agenda politique est tourné vers  la Turquie, qui se montre toujours plus hostile et qui met les Kurdes en difficulté. Les Kurdes ont également déjà accepté de libérer des prisonniers djihadistes contre des rançons de Daesh. Les prisons sont poreuses.

Cette situation repose-t-elle la question du rapatriement des djihadistes par les Européens ?

En Europe, la question du rapatriement porte principalement sur les femmes et les enfants de djihadistes, et soulève déjà de nombreuses polémiques. Aborder le rapatriement des prisonniers hommes passerait très mal dans l’opinion publique. Pourtant, il y a un véritable risque de les laisser prisonniers là-bas et qu’ils s’échappent pour faire des ravages en Irak et Syrie. On ne peut pas non plus ignorer le risque qu’ils reviennent en Europe pour faire des attentats.

La situation est d’autant plus explosive que les prisonniers sont entassés dans des conditions très dures, augmentant leur ressenti et leur radicalisme, sans que la moindre politique de déradicalisation ne soit menée. Les détenus sont tous mélangés, ce qui fait de ces prisons de véritables universités du djihad. Il y a eu des conditions similaires d’emprisonnement en Irak il y a dix ans, et une fois les prisonniers libérés, ils ont su se structurer beaucoup plus facilement grâce à ce passé carcéral commun. La situation est encore pire en Syrie en 2022 car le nombre de détenus est bien plus important.

L’Occident a-t-il eu tendance à sous-estimer la situation ?

L’Occident s’est concentré sur d’autres zones, tel le Mali ou l’Afghanistan, en se décentrant de la Syrie et l’Irak, car on a estimé que le problème était réglé, par espoir ou naïveté. Certes, l’Etat Islamique a des moyens inférieurs que lorsqu’il était au sommet, mais il compte encore une structure bien rodée, des cellules dormantes et une longue expérience. L’attaque de la prison ce jeudi le montre : il y a eu des véhicules explosifs envoyés de l’extérieur et une mutinerie interne coordonnée, preuve du savoir-faire et des capacités de l’Etat Islamique. L’Occident a laissé pourrir la situation, laissant à Daesh le temps de se revitaliser.

L’Europe doit-elle se pencher à nouveau sur l’Etat Islamique ?

Il faudra admettre que le pire serait de laisser ces prisonniers djihadistes européens en liberté et disparaître des radars. L’Europe se doit d’avoir une politique coordonnée et concerté sur le suivi de ses combattants djihadistes, et sur la stabilisation de la région. Chaque chancellerie européenne avance pour le moment de manière singulière, or toutes n’ont pas les moyens logistiques et les capacités de rapatrier leurs combattants, ni même d’assurer leur suivi là-bas.

La Syrie reste un théâtre de tensions, de quoi empirer la situation…

On reste dans une séquence de brutalisation mené par le régime de Assad, la main de fer s’applique à nouveau sur le pays, même si la guerre civile est presque éteinte et que Assad a repris contrôle d’une grande partie de la Syrie, aucune situation n’est réglée pour le moment à moyen et long terme. Le nord est toujours une zone de combats, il y a l’implication de plus en plus forte de la Russie et de l’Iran sur le pays, des tensions avec la Turquie… Les motifs de déstabilisation sont encore très présents, à la fois dans des zones régionales mais aussi sur le pays global. Et on le sait, l’instabilité est un terreau pour le djihadisme.