Chine : Peut-on écarter le terme de « génocide » des Ouïghours, comme le fait Jean-Luc Mélenchon ?

FAKE OFF Le leader de La France insoumise écarte les termes de « génocide » et de « génocide culturel » pour qualifier la répression visant les Ouïghours, préférant parler d’une « répression » du « gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïghoures »

Mathilde Cousin
— 
A travers le monde, des militants manifestent pour alerter sur le sort des Ouïghours.
A travers le monde, des militants manifestent pour alerter sur le sort des Ouïghours. — Salvatore di Nolfi/AP/SIPA
  • Invité du premier « Live présidentiel » TF1–20 Minutes la semaine dernière, Jean-Luc Mélenchon a écarté les termes de « génocide » et de « génocide culturel » pour qualifier la répression visant les Ouïghours, préférant parler d’une « répression » du « gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïghoures ».
  • Les chercheurs interrogés par 20 Minutes écartent l’idée d’une répression visant uniquement ces organisations.
  • Le terme de « génocide » est défini dans le droit international. Si l'ampleur de la répression fait débat parmi les chercheurs, tous s’accordent à reconnaître des atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales dans la province du Xinjiang, où vivent les Ouïghours et d’autres ethnies turciques musulmanes.

Comment qualifier la répression qui s’abat sur les Ouighours, dans la province chinoise du Xinjiang ? Dans une interview en direct sur les  comptes Instagram de 20 Minutes et de TF1 le 12 janvier,  Jean-Luc Mélenchon a écarté les termes de « génocide » et de « génocide culturel ».

Décrivant en préambule la Chine comme « un partenaire exigeant » et comme « la première puissance productive au monde », le candidat LFI à la présidentielle a dit ne pas vouloir de « guerre froide » avec ce pays, tout en rappelant que sa « conception de la liberté publique et du pluralisme n’a pas l’air d’être celle des dirigeants chinois ». « C’est le moins qu’on puisse dire », a-t-il ajouté.

Décrivant ensuite la situation des Ouïghours, Jean-Luc Mélenchon a évoqué « une répression que fait le gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouïghoures ». Il indique ainsi « ne pas croire à la thèse du génocide » : « Ceux qui l’utilisent, à mon avis, ne nous rendent pas service, parce qu’ils, en quelque sorte, banalisent un mot dont ils ne semblent pas percevoir toute la portée, a-t-il développé. Le génocide c’est par exemple l’organisation méthodique de l’assassinat de six millions de juifs. C’est l’organisation méthodique de l’assassinat de 800.000 Rwandais, c’est l’assassinat des Arméniens. »

Jean-Luc Mélenchon écarte également le terme de « génocide culturel », utilisé par certains chercheurs : « Là on arrive dans une idée encore plus folle où il y aurait une norme et plus aucune société ne pourrait évoluer. Ça, c’est bon pour Monsieur Zemmour mais pas pour moi. » Le candidat à la présidentielle a également rappelé qu’il est « solidaire des batailles pour élargir les libertés des Ouïghours et faire en sorte qu’ils ne soient pas réprimés ».

Une position sur laquelle il n’est pas rejoint par tous les membres de LFI : en avril, Clémentine Autain avait invité à signer une pétition appelant la France à « reconnaître le génocide des Ouïghour·e·s en Chine ». Toutefois, celle-ci, tout en réitérant son soutien aux Ouïghours, a déclaré ce jeudi préférer le terme de « risque génocidaire » plutôt que de « génocide », alors que les députés  ont voté à la quasi-unanimité ce jeudi une résolution, non contraignante, condamnant le « caractère génocidaire des violences politiques systématiques ainsi que des crimes contre l’humanité actuellement perpétrés par la République populaire de Chine à l’égard des Ouïghours ».

FAKE OFF

Est-il juste de résumer la répression s’abattant sur les Ouïghours à une « répression que fait le gouvernement chinois contre les organisations islamistes ouighoures », comme l’a avancé Jean-Luc Mélenchon ? Non, répondent unanimement les quatre chercheurs interrogés par 20 Minutes. « Là, Jean-Luc Mélenchon se fait abuser un petit peu par la propagande chinoise », détaille Rémi Castets.

Le politologue, spécialiste de la Chine et maître de conférences à l’université Bordeaux Montaigne, rappelle que « le gouvernement chinois présente la campagne de "rééducation" massive au Xinjiang comme une politique qui vise à déradicaliser une société ouïghoure qui serait extrémiste et la présente notamment contre une lutte contre l’islam radical. Sauf qu’il n’existe pas d’organisations islamistes de masse au Xinjiang. Les seules organisations islamistes tentant de prêcher parmi les Ouïghours sont basées à l’étranger et elles ont un impact très limité : Internet est contrôlé en Chine. Il y a eu quelques imams ou militants néo-fondamentalistes mais les plus rétifs ont fui, ont été évincés ou incarcérés à partir des années 1990-2000. »

Le génocide est défini en droit international

Ildikó Bellér-Hann, professeure émérite associée à l’université de Copenhague, souligne que « les intellectuels, les civils, les citadins et les ruraux, les hommes et les femmes, tous ont été pris pour cible [par les mesures répressives de Pékin], la plupart n’ayant rien à voir avec les organisations islamistes. » Pour elle, « la meilleure preuve que cette répression ne concerne pas l’islam est que les dix millions de Hui (musulmans chinois) vivant dans toute la Chine n’ont pas été ciblés de la même manière que les Ouïghours. »

Comment, dans ce cas, qualifier les répressions visant les Ouïghours ? Peut-on parler de « génocide », ou ce terme ne peut-il être retenu, comme l’explique Jean-Luc Mélenchon ? Le génocide est défini en droit international depuis 1948. Cette Convention établit « une intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ». Elle définit cinq éléments matériels constitutifs de ce crime : « Meurtre de membres du groupe », « atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe », « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » , « mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe » et enfin le « transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe ». Selon cette Convention, le génocide n’est donc « pas seulement l’élimination physique d’un peuple », résume Marc Julienne, chercheur spécialiste la Chine à l’IFRI.

Les chercheurs interrogés par 20 Minutes s’accordent tous à reconnaître des atteintes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales dans la province du Xinjiang, où vivent les Ouïghours et d’autres ethnies turciques musulmanes. Pour le politologue Rémi Castets, il est difficile d’utiliser le terme de génocide tant que celui-ci n’a pas été reconnu par un tribunal : « Vu l’acception actuelle de la notion par le système juridique international, il est difficile à mes yeux de qualifier ce qui se passe de génocide visant à faire disparaître le peuple ouïghour. Il y a clairement une politique d’assimilation forcée, de violations massives des libertés fondamentales, potentiellement rattachables à la notion de crime contre l’humanité. »

D’autres chercheurs, comme la Britannique Joanne Smith Finley, démontrent dans leurs travaux que certains événements correspondent au moins à une partie de la définition de la Convention internationale. Pour cette spécialiste du Xinjiang, la vision de Jean-Luc Mélenchon est « restrictive » : « Pour autant que nous le sachions, nous n’avons pas vu de massacres dramatiques, violents, fréquents au Xinjiang. Et c’est la raison pour laquelle certaines personnes, y compris Jean-Luc Mélenchon ou certaines personnes de gauche, et aussi certains avocats, certains juristes, ont soutenu que cela ne peut pas être un génocide. C’est ce que nous appelons la définition très restrictive, très stricte de la définition juridique du génocide. »

Une forme « lente et douloureuse de génocide », selon une chercheuse

« Ce que nous ne voyons pas [au Xinjiang], c’est le type de massacre très visible que nous avons vu au Rwanda et dans d’autres endroits, continue-t-elle. Ce que nous voyons au Xinjiang est beaucoup plus lent. Mais ce n’en est pas moins un génocide parce que c’est lent. C’est une forme moderne, de haute technologie, lente et douloureuse de génocide. »

En décembre 2021, un tribunal informel établi à Londres a reconnu – sans toutefois pouvoir lancer des poursuites – des « crimes contre l’humanité » et a avancé qu’il y avait des éléments en faveur d’un génocide. Pour conclure de manière irréfutable à un « génocide », il faudrait « mener des enquêtes avec des experts indépendants, mandatés par l’ONU, et cela la Chine s’y oppose totalement », avance Marc Julienne.



Quid enfin, du terme de « génocide culturel », là aussi écarté par Jean-Luc Mélenchon ? Rémi Castets rappelle que celui-ci « n’a pas fait pour le moment l’objet d’une définition juridique établie ». Joanne Smith Finley s’approprie ce terme, sur lequel elle travaille depuis 2018 : « L’Etat chinois prend des mesures systématiques et met en œuvre des politiques systématiques pour effacer la langue ouïgoure, pour effacer les traces de l’histoire ouïgoure sur le territoire de Xinjiang de la patrie ouïgoure, pour effacer les sanctuaires et endommager et profaner les sanctuaires soufis. »

Elle met en avant des « destructions » ou des « profanations » de mosquées : « J'ai photographié des mosquées de quartier à Kashgar en 2018 qui avaient été transformées en cafés bars et ils vendaient de l’alcool dans ces cafés. Je suis allé dans la plus grande, la plus importante mosquée de Kashgar en 2018, la mosquée Id Kah, et elle avait été transformée en musée. » Autant d’élements qui pointent, selon cette chercheuse, vers une transformation forcée de la culture ouïghoure.