Attaque du Capitole : Un an après aux Etats-Unis, le risque d’une insurrection voire d’une « guerre civile »

DECRYPTAGE Un an après l’assaut contre le Congrès, les fractures de la société américaine et le rejet par des élus du verdict des urnes créent un climat propice à une insurrection, voire à une guerre civile

Philippe Berry
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Le Capitole de Washington pris d'assaut par des supporteurs de Donald Trump, le 6 janvier 2021.
Le Capitole de Washington pris d'assaut par des supporteurs de Donald Trump, le 6 janvier 2021. — Lev Radin/Sipa USA/SIPA
  • Ce jeudi marque l’anniversaire de l’attaque du Capitole à Washington, pris d’assaut par 2.000 supporters de Donald Trump le 6 janvier 2021.
  • Un an après, les fractures de la société américaine restent plus clivantes que jamais.
  • Plusieurs experts estiment que les Etats-Unis pourraient faire face à un risque d’insurrection, voire de guerre civile, lors des prochains scrutins.

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Des barrières enfoncées. Des vitres brisées. Des policiers submergés. Des élus évacués. Le 6 janvier 2021, les institutions américaines, prises d’assaut par 2.000 supporters de Donald Trump rejetant le verdict des urnes, ont vacillé. Mais elles ont tenu. Reste qu’un an après l’attaque du Capitole, dans un pays déchiré par les divisions, deux personnes sur trois sont au moins d’accord sur un point : la démocratie « est en crise et risque de s’effondrer ».

Avec des démocrates et des républicains aux antipodes sur les origines du mal et les remèdes à y apporter, « nous sommes bien plus près d’une guerre civile qu’aucun de nous ne voudrait le croire », avertit Barbara Walter, chercheuse experte des conflits régionaux dans son ouvrage How Civil Wars Start.

« The Big lie » prend racine

Les innombrables fact-checkings et l’audit contesté commandité par les conservateurs de l’Arizona – qui a fait pschitt – n’y ont rien changé : deux électeurs du parti républicain sur trois sont persuadés que la victoire de Joe Biden a été entachée de « fraude électorale », selon un sondage Ipsos pour la radio publique NPR. Donald Trump, qui a renoncé à s’exprimer ce jeudi, ne rate pas une occasion de raviver la flamme de ce que les républicains dénoncent comme « the Big lie », le « grand mensonge ».

Avec les midterms de novembre 2022 qui se profilent, et surtout un possible rematch Biden-Trump en 2024, un bis repetita semble inéluctable. « Je m’attends à ce que le parti républicain et Donald Trump continuent de rejeter les résultats quand leur candidat perd. Cela sème le doute sur la légitimité d’une élection et représente une menace pour la démocratie », estime Chris Edelson, professeur de sciences politiques à l’université américaine de Washington. Pour le poste de gouverneur en Californie, Larry Elder a même hurlé à la fraude… avant la fermeture des bureaux de vote.

Des maillions faibles dans les institutions

L’élection de 2020 a mis en évidence les multiples points de défaillance potentiels d’un système électoral complexe. Si le secrétaire d’Etat républicain en Géorgie n’avait pas résisté à un coup de téléphone de Donald Trump lui demandant de « trouver » un peu plus de 12.000 bulletins pour changer les résultats, si des agents électoraux – conservateurs – n’avaient pas certifié les résultats dans le Michigan et en Pennsylvanie, si Mike Pence avait refusé de valider le décompte des grands électeurs, les Etats-Unis auraient été plongés dans une crise constitutionnelle sans précédent.

Pour Carolyn Gallaher, professeure de relations internationales spécialiste de l’extrémisme à l’université américaine de Washington, « la plus grande menace reste les actions légales que des cadres républicains entreprennent pour saper la démocratie ». Elle cite les réformes électorales, qui limitent le vote par correspondance. Mais aussi les lois « voter I.D. », qui pénalisent principalement les électeurs afro-américains qui ne disposent pas tous de papiers d’identité en cours de validité. Ou encore la nomination d’agents électoraux adhérant à la thèse du « Big lie ».

Milices et risque de « guerre civile » de XXIe siècle

Parmi les émeutiers du 6 janvier, une quarantaine de membres de groupes et de milices d’extrême droite (Proud Boys, Oath Keepers et Three Percenters) seront jugés à partir du printemps prochain pour association de malfaiteurs. Selon les procureurs, leurs communications semblent suggérer que leur action a été planifiée, sans que l’on sache s’ils ont agi seuls ou se sont coordonnées avec des proches de Donald Trump comme Steve Bannon ou Roger Stone, qui refusent de collaborer avec la commission d’enquête parlementaire.

Barbara Walter étudie depuis plus de vingt ans les circonstances qui ont mené à des guerres civiles en ex-Yougoslavie, au Rwanda ou en Irlande du Nord. Au sein d’un comité de la CIA, elle a participé au développement d’une échelle d’instabilité modélisant les risques de conflits régionaux. De retour à l’université de Californie de San Diego, elle a appliqué ce modèle aux Etats-Unis. Et son verdict est implacable : l’Amérique est devenue une « anocratie », un régime intermédiaire entre la démocratie et l’autocratie. Les lignes de failles identitaires dans l’électorat républicain, avec les hommes blancs peu diplômés craignant de perdre leur statut dominant, la caisse de résonance des réseaux sociaux et la circulation de 400 millions d’armes à feu créent un mélange explosif.

Elle ne prédit pas un risque de remake de la guerre de Sécession, avec deux armées opposées. Car sur CNN, elle expliquait cette semaine qu’une guerre civile du XXIe siècle serait « bien plus décentralisée », similaire à une « insurrection avec des groupes paramilitaires s’affrontant en utilisant des tactiques non conventionnelles empruntées à la guérilla et au terrorisme. » A Kenosha (Wisconsin) et à Portland (Oregon), des affrontements entre des militants antifa et des miliciens avaient fait quatre morts à l’été 2020.

Nina Silber, présidente du département d’Histoire à l’université de Boston, acquiesce. « Il y a un risque de confrontation violente et de guerre civile aux Etats-Unis, mais ça ne sera pas sous la forme du XIXe siècle ». Selon elle, le danger est « l’affrontement de factions politiques cherchant à saper les normes démocratiques ».