«Il reste un vrai combat d'idées à mener en Algérie»

INTERVIEW Waciny Laredj, auteur et universitaire algérien revient sur le contexte politique difficile dans son pays à la veille de l'élection présidentielle...

Propos recueillis par Clémence Leveau

— 

La campagne électorale pour l'élection présidentielle du 9 avril en Algérie s'est ouverte jeudi, et son principal enjeu sera de convaincre les électeurs d'aller voter en masse, pour asseoir la légitimité du chef de l'Etat sortant Abdelaziz Bouteflika, certain d'être réélu.
La campagne électorale pour l'élection présidentielle du 9 avril en Algérie s'est ouverte jeudi, et son principal enjeu sera de convaincre les électeurs d'aller voter en masse, pour asseoir la légitimité du chef de l'Etat sortant Abdelaziz Bouteflika, certain d'être réélu. — Str AFP/Archives

La traduction française de «Les Ailes de la Reine» écrit par Waciny Laredj, auteur et universitaire algérien est sortie le 1er avril, soit huit jours avant la probable réélection d’Abdelaziz Bouteflika à la tête de l’Algérie. Destin tragique d’une jeune danseuse qui souhaite exister malgré la montée de l’islamisme, et vivre alors qu’elle a reçu une balle dans la tête pendant les émeutes de 1988, «Les Ailes de la Reine» revient sur une période sombre de l’Algérie.

Vous avez choisi comme toile de fond à votre roman la montée de l’islamisme dans la fin des années 80. Comment percevez-vous la place de l’islamisme aujourd’hui, par rapport à ces années?
A l’époque, l’islamisme était déjà installé sur le plan politique. En tant qu’intellectuel, je voyais très clairement que l’on se dirigeait vers une guerre civile. Moi-même je me voyais mourir, en même temps que les structures culturelles étaient amenées à fermer et que la situation devenait de plus en plus catastrophique. Aujourd’hui, je ne suis plus aussi pessimiste, certaines choses ont avancé. A mon sens, l’islamisme armé a été détruit même s’il reste quelques foyers de tension. Sur le plan des idées en revanche, l’idéologie islamiste, fascisante, est toujours présente. Il reste un vrai combat à mener en Algérie sur ce plan-là.

>> En image: le portrait d'Abdelaziz Bouteflika, président sortant qui brigue un troisième mandat, c'est ici.

Le président Abdelaziz Bouteflika se présente jeudi pour la troisième fois aux élections présidentielles. Il a évoqué, pendant la campagne, l’idée de l’organisation d’un référendum pour l’amnistie générale des islamistes armés, s’ils se rendent tous définitivement. Cette proposition s’inscrit dans la politique de réconciliation engagée par Bouteflika depuis la fin des années 90. Qu’est-ce que cela vous inspire?

A mon sens, les prises de position du président de la République sont assez contradictoires. La dernière fois que je l’ai entendu prendre la parole, il tenait des propos très virulents envers les islamistes. Je me suis même demandé s’il n’allait pas revenir sur ce qu’il avait mis en place sur la réconciliation. Et vous me dites qu’il propose maintenant d’amnistier les islamistes armés… Avant que la population ne pardonne aux islamistes, il faudrait que ces derniers reconnaissent leurs crimes et demandent des excuses pour ce qu’ils ont fait. Sans doute le président fait-il de son mieux pour garantir la paix, mais cela me semble assez problématique.

Depuis quelques années se développe en Algérie le phénomène des «harraga», ces jeunes qui choisissent de risquer leur vie pour quitter le pays, plutôt que d’y rester. Pensez-vous qu’il y ait aujourd’hui un futur pour les jeunes en Algérie?
Il n’y a aujourd’hui pas de débouchés, le taux de chômage continue d’augmenter, aucun projet d’avenir n’est visible. Selon moi, l’action d’un «harraga» est finalement comparable à celle d’un kamikaze: pour les deux, la notion même d’existence n’a plus de valeur. Le «harraga» sait qu’à 95% il échouera, ce qui ne l’empêche pas de partir. La seule différence entre les deux phénomènes, c’est que le kamikaze est nuisible aux autres, tandis que le «harraga» ne risque que sa propre vie. Sinon la finalité est la même: c’est le désespoir total.

Le héros de votre roman est une femme qui se bat entre autres pour le respect de son sexe. Qu’en est-il de la place des femmes aujourd’hui en Algérie?
D’abord je crois qu’il faut rappeler le rôle déterminant qu’ont joué les femmes dans la lutte contre l’islamisme. Depuis la femme au foyer jusqu’à l’intellectuelle, elles se sont organisées car elles ont senti que la femme était finalement la première victime de ces courants extrémistes. Encore une fois, l’idéologie islamique étant toujours prégnante aujourd’hui, la situation n’a pas suffisamment évolué. On note toutefois quelques avancées comme la révision, en 2004, de la loi sur la famille qui restreignait beaucoup les femmes en matière de déplacements par exemple.

A quel moment et pour quelles raisons avez-vous quitté l’Algérie?
J’ai quitté l’Algérie en 1994: la situation était assez compliquée, je l’ai vécue comme un vrai dilemme. Pendant un moment j’ai été obligé de me cacher chez des amis, car mon nom était cité dans les prêches des islamistes. De plus, ma femme faisait partie des soixante parlementaires choisis par Mohamed Boudiaf (ndlr: Membre fondateur du FLN, chef de l’Etat en 1992, assassiné la même année) pour constituer le Haut comité d’Etat. Ces parlementaires étaient à l’époque considérés comme des «supos» du pouvoir. Dans ce genre de situation, arrive un moment où vous vous demandez si vous prenez les armes ou si vous quittez le pays. Comme nous ne voulions pas prendre les armes, nous sommes partis. Mais j’ai toujours gardé un lien avec l’Algérie, en partant en cachette pour donner des cours à des étudiants par exemple. Depuis cinq ans, j’enseigne en toute légalité, à raison d’une fois par mois.